Signature d'Auguste Lançon

Auguste Lançon - La journée du 2 septembre 1870 vue par Ch. Habeneck

Journée du 2 septembre

Charles Habeneck :

Maintenant voici, quant à moi, ce que j’ai vu.

Restés à Mouzon pour panser les blessés, nous entendîmes le canon pendant ces deux journées du 31 août et du 1er septembre. La nuit, le ciel était en feu. Nous sûmes que c’étaient les villages de Douzy, du Petit et Grand-Remilly, de Bazeilles qui brûlaient.

Notre tourment était grand.

Dès les premières lueurs du jour, le vendredi, 2 septembre, nous partîmes dans la direction de Sedan. Partout, autour de nous, c’étaient les preuves de la plus épouvantable déroute. Le chemin et les champs étaient encombrés de caissons et de voitures éventrés et brisés par les boulets ; des hommes, des chevaux, des chiens, des moutons étaient étendus morts et pêle-mêle. Toutes les malles des officiers avaient été ouvertes : des myriades de papiers jonchaient le sol. Parfois un cheval blessé et accroupi se redressait à notre passage comme pour demander qu’on l’achevât, puis retombait lourdement. De temps en temps, passaient quelques détachements prussiens ou des voitures prussiennes du train. Nous en vîmes une dont les conducteurs avaient revêtu l’uniforme d’officier d’artillerie française.

Au Petit-Remilly nous trouvâmes les Paffarois — c’est ainsi qu’ils prononcent leur nom —, avec leurs casques à chenille noire. Leurs figures étaient anxieuses. Ils nous dirent qu’on s’était battu l’avant-veille, c’est-à-dire le 31, à Remilly et au Petit-Remilly et nous montrèrent de nombreux blessés à eux, laissés dans une grange sans secours d’aucune sorte. Parmi ces blessés nous en trouvâmes plusieurs, Français du 3e régiment d’infanterie de marine.

On ne voulait pas nous les laisser enlever. En fin nous fîmes un marché. Nous dûmes prendre deux Bavarois pour avoir droit aux trois Français. Je ne puis dire avec quelle joie j’emportai sur mon dos ces blessés du régiment de Rochefort, de cette ville où les magistrats de l’Empire m’avaient condamné comme un ennemi de l’armée.

Nous continuons notre route. Nous traversons Remilly. Les traces du combat apparaissent plus récentes et plus terribles. Quelques maisons déjà semblent avoir été incendiées.

Le nombre des Bavarois augmente. Remilly en est plein. On nous regarde passer avec curiosité. Nous étions sept, le docteur Pomier, l'abbé Domenech, Lançon de l’Illustration, deux infirmiers et moi, dans une sorte d’omnibus que conduisait un capitaine du 5e lanciers, M. Thomas, que nous avions revêtu d’un costume d’infirmier.

Au sortir de Remilly, nous apercevons à deux kilomètres, au plus, un gros village qui brûle, c’est Bazeilles. Une fumée noire monte lentement vers le ciel. Nous n’entendons pas le canon. Nous traversons la Meuse sur un double pont de bateaux jeté par les Bavarois, qui couvrent la plaine dans laquelle nous nous engageons, et qui a été tellement foulée aux pieds des hommes et des chevaux qu’elle est devenue comme une route.

Cet équipage de pont est longtemps resté à Petit Bry, près Paris. À peine avons-nous fait quelques pas que nous nous trouvons près d’une colonne de prisonniers français. D’abord quelques soldats avec un officier, puis, les menottes aux mains, des vieillards et des femmes, que l’on allait fusiller.

Le nombre des paysans pouvait être d’une trentaine environ. — Lâches !

Je tiens à bien préciser ces chiffres, car le général paffarois von der Thann a eu l’impudence d’écrire dans les journaux, au sujet de Bazeilles, une lettre qui est un tissu de mensonges. Bazeilles est un des crimes de la Prusse, et ce qui s’y est passé doit être dit à l’éternelle flétrissure de ceux qui ont pu y vaincre, mais s’y sont déshonorés !

Nous ne tardâmes pas à arriver au chemin de fer qui, sur ce point, traverse la Meuse. Quittant notre voiture, nous continuâmes notre route à pied, en proie à une émotion inexprimable. Deux locomotives abandonnées étaient restées sur la voie. Devant la station de Bazeilles détruite et saccagée, les Bavarois pillaient des wagons à marchandises remplis de pains de sucre. Un officier, apercevant un prêtre parmi nous, s’approche. Il nous raconte en pleurant cette bataille de deux jours où les Français ont été vaincus et rejetés dans Sedan, mais où les Bavarois ont subi les pertes les plus considérables. Il demande à notre aumônier de venir dire les prières pour les officiers morts que l’on va enterrer.

« Deux de mes frères y sont, » dit-il en pleurant. L’abbé Domenech ne peut refuser ; il transforme une gamelle en bénitier, tandis que Lançon coupe une branche pour en faire un goupillon. Une musique retentit, jouant la marche funèbre de Beethoven : c’est le cortège des officiers morts qui s’avance.

Nous quittons Domenech et Lançon, devenu enfant de chœur, pour chercher à entrer dans Bazeilles. Le champ que nous traversons est plein de débris de cartouches de mitrailleuses. Devant nous s’élève une colline que couronne un petit bois, le bois de la Garenne. Partout sur le sol des points noirs, — ce sont des morts.

Dès la première maison de Bazeilles qui brûle, la fumée nous aveugle. Cette maison, c’est l’hôtel de l’Aigle impérial. Il n’en restait que les quatre murs ; l’écusson avec l’oiseau doré avait reçu de nombreuses balles. En face, une fabrique consumée entièrement. Puis, par terre, une masse de teinte indécise : c’est le cadavre à demi brûlé d’une femme. Une bouffée de fumée plus épaisse nous étouffe, quelques coups de fusil partent. Les Bavarois fusillent des paysans.

Bazeilles était un gros bourg de deux à trois mille âmes. Les maisons, construites en briques, fort coquettes, étaient presque toutes à un ou deux étages. Il n’y en avait pas une seule qui ne fût incendiée, et incendiée systématiquement, selon le procédé dont on a vu la trace à Saint-Cloud et pendant la Commune, c’est-à-dire au pétrole. Je l’avoue, cette analogie entre Bazeilles, Saint-Cloud et Paris est une des choses qui m’ont le plus frappé pendant cette année et que je constate de la manière la plus formelle.

Dans sa lettre, le général von der Thann affirme que le feu a été mis par les obus. Cela est faux. Le feu a été mis à Bazeilles, comme il a été mis à Saint-Cloud, intentionnellement. Pas une maison n'est restée debout.

Nous en fîmes même sur place l'observation à un officier ennemi, qui nous dit que Bazeilles avait été mis à sac parce que les paysans avaient tiré sur les ambulances. Un fait qui parait hors de doute, c'est que les paysans ont pris part à la lutte que soutinrent dans le village l'infanterie de marine et des francs-tireurs : des Lafont-Mocquart, je crois. Mais était-ce une raison pour traiter ainsi ce malheureux pays et lui faire payer si cher un héroïsme dont il devait y avoir trop peu d'exemples ?