Signature d'Auguste Lançon

Auguste Lançon - Journée du 2 septembre 1870

Journée du 2 septembre : à Bazeilles

Abbé Emmanuel Domenech :

Arrivés devant la gare de Bazeilles, nous allions nous disséminer sur le champ de bataille, pour voir si nos blessés étaient relevés et soignés, lorsque le comte Hugo de Graf, officier bavarois, vint me prier de me rendre auprès du général en chef qui me dit en me voyant :

— M. l'aumônier, sur le  champ de bataille il n'y a plus ni d'amis ni d'ennemis, il n'y a que des morts et des blessés ; je vous serai reconnaissant si vous vouliez enterrer nos officiers catholiques.

J'acceptai cette invitation à laquelle je ne pouvais décemment me soustraire. Alors, laissant mes compagnons continuer leurs recherches, je restai seul auprès de l'état-major bavarois avec Lançon qui désirait prendre quelques croquis pour l'Illustration.

En attendant l'arrivée du convoi, je préparai de l'eau bénite dans une gamelle, et Lançon coupa une branche d'aubépine pour servir de goupillon. Plusieurs convois d'officiers tués la veille passèrent devant nous ; ils étaient précédés de la musique militaire qui jouait la marche funèbre de Beethoven ; ils traversaient des allées de fusils en faisceaux, des groupes de soldats qui abattaient des bœufs pour la soupe, et des rangées de cuisiniers qui juraient ou criaient en alignant les gamelles. Des files de prisonniers passaient de temps en temps au milieu de cette fourmilière humaine ! Quel tableau !

Lançon : Transport des morts par les Prussiens
Transport des morts par les Prussiens
L'Illustration,

Quelques officiers, le cœur gros, les yeux rouges et mouillés de larmes, se lamentaient auprès de moi, au sujet de cette guerre qui leur avait déjà coûté la vie de nombreux amis et de parents. L'un me disait que l'armée allemande avait perdu 20,000 hommes de plus que la nôtre ; un second ajoutait qu'il avait perdu 2,500 hommes de son régiment ; un troisième m'avouait que la moitié de son régiment était restée sur le terrain. Alors, je me demandai combien il faudrait de victoires semblables à celle-ci pour anéantir l'armée prussienne ? Tandis que nous causions ainsi, un courrier arrivait à franc-étrier et remit au général en chef un pli cacheté. Une minute s'écoula dans le plus profond silence, puis, après avoir lu la dépêche, le général dit à voix haute :

— « Messieurs, l'empereur Napoléon vient de se constituer prisonnier, et l'armée française a capitulé ! »

[...]

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*     *

Enfin, le bataillon, musique en tête, qui devait accompagner au cimetière l'état-major et le cortège, étant arrivé, nous nous dirigeâmes lentement vers le « village de la mort, » comme disent les indiens dans leur langage imagé.

Au reste, jamais pareil nom ne fut aussi bien approprié. Toutes les rues de Bazeilles étaient en feu ; les flammes nous grillaient le visage à mesure que nous avancions ; la fumée nous aveuglait ; nous marchions à travers les ruines fumantes, à travers les maisons qui s'écroulaient, à travers des masses de cadavres isolés ou par groupes mutilés par le fer, noircis par le feu, rougis par le sang et gonflés d'une manière hideuse.

Lançon : Incendie du village de Bazeille
L'Illustration, 17 septembre 1870

Bazeilles.

Effaçons ce navrant souvenir ; il ajoute à l'histoire de l'empire sa page la plus honteuse. Mais voyez combien est douloureuse l'histoire que nous écrivons. Si de la capture de l'empereur nous revenons au champ de bataille, nous arrivons à la fin de la journée, au village aujourd'hui tristement historique de Bazeilles.

Vous le voyez, ce village. Plus une maison debout ; plus un habitant qui survive ! Les Prussiens y ont mis le feu, et dans cet incendie dévorant, ils ont tenu à coups de fusils toute la population renfermée. Maisons, habitants, animaux, tout est resté dans la fournaise ; elle était si ardente que longtemps après l'incendie, les Prussiens en entrant dans le village étaient obligés, comme on le voit par notre gravure, de s'abriter contre la réverbération des maisons encore brulantes.

L'Illustration, 17 septembre 1870

À ce spectacle déjà si poignant, se joignaient les mélodies lugubres de la marche funèbre jouée par la musique de la garde royale bavaroise. Au loin, les hurrahs de l'armée prussienne retentissaient comme les mugissements de la mer par un jour de tempête. Il était dix heures. Le roi de Prusse arrivait en vue de Sedan jouir de son triomphe ; Fritz le suivait ; les airs nationaux et les cris de joie devinrent plus bruyants, on les entendait aux quatre coins du champ de bataille !

Singulier contraste ! Près de moi, le deuil et la douleur ; là-bas, des cris d'allégresse !

Quatre hommes du corps des fossoyeurs creusèrent une large fosse, mais peu profonde. Tandis qu'ils creusaient ce lit de mort et que le bataillon d'escorte foulait aux pieds les tombes du cimetière et les croix brisées par le canon ; tandis que les cadavres sanglants, à moitié dépouillés, étaient amenés, entassés, pressés dans ce trou, les uns contre les autres et la face tournée du côté de la patrie; tandis qu'au cimetière tous les yeux se mouillent, la joie frénétique de l'ennemi retentit toujours au loin, elle se mêle au bruit sinistre de l'incendie, à la chute des toits, des murs et des planchers, au pétillement des feuilles des arbres, des buissons de roses et des fleurs que les flammes étreignent. Le soleil brillait sur cette nature brillante et parée, sur cette ville en feu, sur cette ville en cendres ; on aurait dit qu'il voulait éclairer un châtiment public, flétrir ce colossal cercueil où reposait moins l'honneur du drapeau français enseveli dans la capitulation de Sedan, que l'ignorance sceptique et la vanité d'un peuple que Dieu veut ressusciter à l'amour de la patrie, à la foi de ses pères. Un ciel d'été donnait à cette scène lugubre, le caractère folâtre du rictus d'un squelette qui montre ses dents.

Chaque fois que les fossoyeurs amenaient un cadavre dans la tombe, la musique jouait trois ou quatre mesures d'une marche assez vive, sinon gaie. Serait-ce un enseignement ? Cette coutume voudrait-elle rappeler aux survivants que le soldat doit marcher gaiement à la mort ? Je ne sais ; mais ce que je sais, c'est qu'il était temps que tout cela finisse, car les émotions diverses par lesquelles j'étais passé depuis le matin m'avaient brisé. Ces hommes tués, ces maisons enflammées, ces croix renversées, ces arbres dénudés, ces fleurs calcinées, ce gazon piétiné, tout ce que je voyais, tout ce que j'entendais mettaient mon cœur, mon âme et tout mon être dans un état indescriptible d'affaissement moral et physique.

En sortant du cimetière, Lançon et moi nous nous dirigeâmes vers Balan, faubourg de Sedan; puis, laissant à gauche ce faubourg dont plusieurs maisons furent également incendiées, nous quittâmes ces lieux encombrés d'hommes et de chevaux tués, de caissons, de casques, de sacs et d'armes brisées, pour visiter la Moncelle et le reste du champ de bataille.

Sur le plateau qui sépare Balan de la Moncelle, je me mis à ramasser des lettres de nos pauvres troupiers, afin de donner à mon compagnon le temps de dessiner une longue ligne de soldats français tués à égale distance les uns des autres.

Lançon : effet d'un boulet de canon
L'Illustration, 17 septembre 1870
Lançon reprendra ce dessin sous forme d'une eau-forte pour la Troisième Invasion et d'une peinture

Effets d'un boulet de canon

Nous avons tenu à montrer, par des peintures fidèles, les effets foudroyants des armes nouvelles que la science a mises de notre temps entre les mains du soldat. Qu'on juge des ravages que peut produire un boulet qui porte à dix kilomètres 

Notre dessin qui porte pour légende Effet d'un boulet, montre par un seul fait l'épouvantable trouée faite par un de ces projectiles. Les soldats que le lecteur voit couchés morts dans un champ, près d'un village en flammes, s'avançaient en tirailleurs contre l'ennemi. Un boulet passe ! Les neuf tirailleurs sont par terre ! Et voyez dans quelles conditions. Parmi ces neuf malheureuses victimes, deux n'avaient que des contusions sans aucune gravité. Le passage foudroyant du boulet avait suffi pour les renverser et leur donner la mort.

Que l'on calcule maintenant le nombre des pièces d'artillerie que les deux armées ont mises en lignes, que l'on ajoute à l'artillerie l'effet de 500 mille fusils à aiguille portant à. mille mètres, et l'on pourra se rendre compte des pertes effroyables subies par les deux armées.

(L’Illustration17 septembre 1870)

Des Bavarois, en train de dévaliser les sacs et les morts, vinrent me témoigner une profonde horreur de la guerre : « Napoléon et Bismark, me disaient-ils, devraient être mis dans un sac et le sac jeté au Rhin. » De tous côtés j'entendais siffler des balles de chassepots restés sur le terrain et déchargés par mégarde ou volontairement par les Prussiens qui les ramassaient ou en étudiaient le mécanisme.

Les blessés ennemis et français avaient été déjà tous relevés et transportés dans les nombreuses ambulances installées depuis Bazeilles jusqu'à la Chapelle au-delà de Givonnes. Dans une petite maison de la Moncelle, nous trouvâmes sept ou huit zouaves qui n'avaient pas encore été pansés. A la Platinerie nous vîmes une centaine de blessés couchés en plein air sur de la paille ; le médecin allemand qui les soignait me pria de faire enlever les nôtres le plus tôt possible, à cause de la multitude de Bavarois et de Saxons qu'il avait à panser. Presque tous ces malheureux furent mis à l'abri dans la journée du 2 et celle du 3.

Quand nous eûmes terminé notre visite, vers deux heures de l'après-midi, le roi de Prusse commençait la revue de ses troupes. N'ayant aucune envie de le rencontrer, nous nous mîmes en quête de notre omnibus qui nous avait amené le matin, mais il nous fut impossible de le retrouver par la raison fort simple qu'il était reparti pour Mouzon.

Nous cherchions en même temps un morceau de pain pour déjeuner, car nous étions à jeun depuis la veille, et de plus nous avions les jambes très fatiguées par sept heures de marche.

Apercevant à l'entrée d'une petite rue de Bazeilles, quatre ou cinq chaumières qui n'étaient point encore brûlées, nous nous décidâmes à rentrer dans ces ruines fumantes dont l'aspect nous avait tant attristés ; Lançon m'y poussait fortement, afin de prendre quelques nouveaux croquis ; je me laissai conduire.

Avant d'arriver à ces chaumières, nous aperçûmes un paysan étendu à l'entrée de la rue, noyé dans une mare du sang, le crâne brisé, la poitrine perforée et tenant des poires dans la main ! Plus loin, des chèvres allaient de maison en maison, en traient de porte en porte, cherchant leurs maîtresses, cherchant les mains qui leur donnaient autrefois du sel, et se sauvaient, effrayées, quand les toits enflammés s'effondraient auprès d'elles. À droite, dans la première de ces chaumières, une douzaine d'Allemands pillaient le reste des hardes que les premiers pillards avaient dédaigné. Trois femmes à moitié mortes de frayeur et de faim, n'ayant plus la force de pleurer, balançaient machinalement dans leurs bras des enfants exténués. Je leur demandai de nous vendre un morceau de pain.

« — Hélas ! monsieur, me répondirent-elles toutes à la fois, voilà trois jours que nous et nos enfants nous n'avons rien mangé, et nous n'avons bu que de l'urine.

Et les Allemands leur demandaient du vin !

— « Du vin, leur dis-je, vendez-moi les deux bouteilles que vous avez, je vous les achète à n'importe quel prix. Misérables, vous vous dites chrétiens, et vous n'avez pas honte de voler ces pauvres femmes qui n'ont rien mangé depuis trois jours ? Au lieu de piller les guenilles qui leur restent, ne devriez-vous pas leur donner du pain pour elles et leurs enfants ? »

Ces hommes se laissèrent toucher par cette grande souffrance ; ils me vendirent les deux bouteilles de vin qu'ils avaient prises je ne sais où, et, tirant de leurs poches des débris de biscuit, ils les donnèrent à ces infortunées qui les firent aussitôt tremper dans de l'eau pour que leurs enfants puissent les manger. Quant au vin, elles n'en voulurent pas : « Nous sommes trop faibles pour boire déjà du vin, me dirent-elles, mais vous ferez bien plaisir à nos voisins d'en face, si vous voulez leur en donner. »

Nous allâmes alors en face, dans la première cabane à gauche ; cinq femmes, dont une très âgée, malade et couchée, deux vieillards et quatre enfants y étaient entassés. En échange de notre vin, ils nous donnèrent un morceau de pain ; ils nous ap prirent que les Allemands avaient fusillé dix femmes et beaucoup d'habitants de la commune, qu'en outre, six enfants, plusieurs femmes et grand nombre de bourgeois et d'ouvriers paisibles avaient été tués par eux pendant la bataille, les autres s'étaient enfuis dans les champs et jusqu'aux bois de Florenville où des femmes moururent en accouchant d'enfant morts.

Pour consoler ces braves gens, je leur dis qu'on leur donnerait une indemnité de guerre qui les dédommagerait de leurs pertes. Aussitôt, un des deux vieillards sortit pour aller réclamer à l'ambulance prussienne son indemnité de guerre. Heureusement, il ne fut pas compris. Quand il revint m'annoncer cette démarche stupide, le dégoût me prit et je quittai cette cabane en faisant d'amères réflexions sur la bêtise et l'égoïsme de nos villageois.

Au bout de cette même rue, Lançon me fit aveugler par la fumée, rôtir par le feu, pendant demi-heure, pour lui permettre de dessiner des pans de mur d'un effet saisissant, et le cadavre d'un soldat du 8e de ligne, dont le crâne était emporté, et dont une jambe, ainsi que la crosse de son fusil, avaient été réduites en cendre et brûlaient encore sous l'influence d'un vent violent.

Lançon : A Bazeilles

Dans une autre rue, près de la mairie, le sol était complément caché sous des masses de Bavarois à moitié calcinés.

Lançon : les Prussiens dans le village de Bazeilles
L'Illustration
Lançon reprendra ce dessin sous forme d'une eau-forte
Lançon : Bazeilles 1er septembre 1870

Parmi les morts qui nous ont le plus impressionnés par leur physionomie, je dois citer un ecclésiastique fusillé la veille et tenant dans les mains son bréviaire ouvert à l'office des agonisants ; un homme et une femme liés ensemble pareillement fusillés par les Allemands; un Bavarois cloué à terre par la baïonnette d'un de nos troupiers, et ce soldat, tué lui-même par une balle reçue au front, se tenant encore dans la position qu'il avait au moment où il transperçait le Bavarois ; un trompette également frappé au front et tenant son clairon dont l'embouchure touchait ses lèvres, comme s'il allait sonner; un officier et un sergent tués l'un à côté de l'autre et se donnant la main... J'ai remarqué que les hommes tués, par des blessures faites au front, conservaient généralement, après la mort, la même expression de visage et la même attitude qu'ils avaient à l'instant où la vie leur était échappée. Ceux blessés, mortellement au ventre, étaient ordinairement défigurés par la souffrance et les contorsions.

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Vers quatre heures, nous reprîmes la route de Remilly. Après avoir jeté un dernier regard sur les murs de l'église détruite par l'incendie, sur les monceaux d'hommes et de chevaux roussis, sur des tas d'objets plus ou moins brûlés, tels que vêtements, effets d'église et de ménage, parmi lesquels on voyait des chats et des chiens, nous retraversâmes la Meuse, et bientôt nous nous retrouvions dans une belle vallée silencieuse, fleurie, éclairée par les rayons du soleil à son déclin. Le grillon faisait entendre son cri-cri monotone ; l'alouette s'élevait au-dessus des prés en chantant : des oiseaux voltigeaient de buisson en buisson en gazouillant leurs chants du soir ; sur les collines on voyait paître des troupeaux de moutons ; dans les prairies, vertes et pointillées de crocus, des vaches tondaient l'herbe ou ruminaient à l'ombre des saules. En quelques minutes, nous étions passés du théâtre de la guerre dans ce qu'elle a de plus horrible, au calme de la vie champêtre dans ce qu'elle a de plus doux au regard.

À Remilly, nous allâmes demander au curé de nous donner du pain pour déjeuner : le bon prêtre nous donna mieux. Dans les Ardennes, les ecclésiastiques paraissent heureux d'offrir l'hospitalité à quiconque la leur demande : j'avoue que jamais en France clergé ne m'a tant édifié par son abnégation, sa charité et ses vertus évangéliques, comme celui des Ardennes. Le curé de Remilly avait eu de forts mauvais moments à passer avec messieurs les Prussiens ; d'abord, emprisonné sans motif, il fut ensuite relâché sans raison , sa maison, d'abord dévalisée, fut ensuite convertie en un lazaret prussien. Du reste, presque tous les curés des départements envahis, durent passer par des avanies à peu près semblables.

En quittant Remilly, je ne pouvais presque plus marcher ; de six heures du matin à cinq heures du soir je ne m'étais assis que pendant mon déjeuner. Deux Saxons passaient sur une charrette et suivaient la même route que nous.

— Mettons-les en réquisition, dis-je à Lançon.

Ma proposition étant acceptée à l'unanimité, j'arrêtai la charrette et nous y montâmes dedans. Elle nous conduisit à quatre kilomètres de Mouzon, puis s'arrêta.

— Jamais, dis-je à mon compagnon, je ne ferai le reste du chemin à pied.

— Attendons un autre véhicule, me répondit-il.

Nous attendîmes, mais comme sœur Anne, nous ne voyons rien venir, rien qu'un cheval blanc qui s'approchait de nous. Ce cheval était monté par un de nos infirmiers qui le conduisait je ne sais où, car je ne lui donnai pas le temps de me le dire. Lançon m'ayant engagé à prendre le cheval, je montai dessus et continuai ma route. Près d'Autrecourt je passai devant une voiture contenant deux officiers prussiens et conduite par une haridelle affamée, surmenée, qui s'était étendue à terre et ne pouvait plus se relever. Les deux officiers me demandèrent charitablement de leur donner mon cheval ; je leur répondis charitablement que ce serait pour un autre jour, et je galopai jusqu'à Mouzon, où j'arrivai à sept heures du soir.