Signature d'Auguste Lançon

A. Lançon : Journée du 1er septembre : vers Bazeille

Journée du 1er septembre : vers Bazeilles

Abbé Emmanuel Domenech :

Le 1er septembre, Mouzon fut à peu près transformé en un vaste lazaret ; à l'hôpital, à l'église et à l'école, nous avions installé près de sept cents blessés dans des lits, sur des matelas ou sur la paille ; au faubourg, à l'usine de M. Maret et dans les maisons particulières, nous en avions logés quatre ou cinq cents. Huit jours après il nous en restait encore plus de huit cents, dont vingt-cinq seulement étaient prussiens : les autres, n'ayant que de légères blessures, s'étaient presque tous évadés en Belgique.

Beaucoup de ces blessés nous montrèrent une énergie vraiment extraordinaire.

Le soir de la bataille de Mouzon, je vis un soldat monter gaillardement l'escalier, il tenait un bras en l'air et plaisantait même sur sa blessure, un obus lui avait emporté la main dont il ne lui restait que deux doigts suspendus par un lambeau de chair au moignon du bras.

Un second avait les os du bras mis à jour depuis le poignet jusqu'à l'épaule ; il mourut sans se plaindre.

Un des soldats du 7e de ligne ayant le bras traversé par une balle continuait son service comme s'il n'était pas blessé ; un chirurgien l'ayant obligé à se faire panser, le brave lignard , quitta sa veste, releva la manche de sa chemise et dit au docteur, en lui montrant le trou de la balle : « Major, voilà le tabac ! » J'aurais pu passer le bras à travers la poitrine d'un quatrième auquel un éclat d'obus avait fait un formidable trou : ce malheureux paraissait en voie de guérison au bout de trois semaines et ne se plaignait jamais.

Je me rappelle un capitaine du 88° de ligne qui tomba frappé d'une balle au bras dans la soirée du 30. Son trompette, pour le mettre à l'abri de nouvelles atteintes, le conduisit dans un fossé, lui enleva la balle au moyen - des ciseaux qu'il avait dans sa trousse, fit de la charpie avec un pan de sa chemise, la trempa dans l'urine, faute d'alcool, et lui banda le bras avec un mouchoir de poche ; bref, il le pansa si bien que son capitaine fut guéri en peu de jours. Je pourrais faire un livre seulement avec des traits semblables de courage et d'industrie qui se passèrent sous nos yeux pendant ces trois jours de combats.

Ignorant si les autres ambulances de notre Société étaient arrivées à temps pour soigner les blessés de Beaumont et de Sedan, nous allâmes aux renseignements.

À Beaumont se trouvait déjà la 4e, dont le chef était le docteur Pamard. La 5e , docteur Trélat, et la 6e , docteur Piotrowski, s'étaient répandues par sections à Autrecourt, Remilly, Douzy et Sedan. A Bazeilles, Balan et Sedan, il y avait des sections des grandes ambulances anglo-américaines et néerlandaises.

La 8e parut un instant à Raucourt et repartit brusquement pour Paris, soi-disant pour se ravitailler. Les autres arrivèrent trop tard et ne firent rien ou presque rien : du reste, elles étaient inutiles, le personnel médical et religieux des ambulances mentionnées plus haut, suffisait amplement au service hospitalier des hommes blessés pendant la bataille.

Une escouade de notre ambulance, dont je faisais partie, se rendit à Sedan avant la capitulation. À peine avions nous quitté le faubourg de Mouzon que nous vîmes dans la plaine des cadavres qui n'étaient point encore enterrés et des chevaux tués, conservant après la mort les attitudes les plus diverses, mais surtout gonflés et les jambes en l'air. Des milliers de fourgons, voitures de train, charrettes de réquisition, cantines d'officiers, caissons d'artillerie, armes de toutes sortes, casques, havresacs, bidons, lits de campement, gibernes et autres effets militaires, cassés, brisés, ouverts, gisaient dans tous les sens, éparpillés partout. Des milliers de lettres, registres, livrets et papiers d'administration couvraient, à droite, une grande partie de la plaine sur une étendue de deux kilomètres au moins.

Aspect de la route de Mouzon
L'Illustration
Lançon reprendra ce dessin sous forme d'une peinture présentée au Salon de 1875.

Jamais je ne me serais douté qu'un simple corps d'armée put posséder une si prodigieuse masse de papiers ; aussi, n'est-il pas étonnant que notre armée soit si mal administrée, si mal pourvue du nécessaire. La comptabilité a fait de l'administration une vraie boîte à l'encre, dans laquelle les chefs honnêtes ne peuvent rien y voir, et les chefs aux doigts crochus n'y laissent rien voir. Moins de paperasse et plus d'ordre vaudrait mieux. Il serait bientôt temps qu'on soulageât la France de ses embarras administratifs et des bureaucrates qui font de notre pays un chaos dispendieux, inaccessible au progrès économique. Dans ce chaos végète une multitude d'individus peu polis, importants, qui nous coûtent des centaines de millions, et seraient mieux dans nos champs, à cultiver la terre, dans nos villes à développer le commerce et l'industrie ou dans nos armées à défendre la patrie, qu'à s'hébéter sur un fauteuil de cuir en face de cartons poudreux. Les Allemands avaient déjà vidé les poches des cadavres, pris leurs chaussures et pillé les fourgons, cantines, havresacs et caisses restés sur le champ de bataille. Je ne me rappelle pas avoir vu, même parmi les officiers prussiens, un seul cadavre dont les bottes n'eussent point été enlevées par les vainqueurs. Près du moulin d'Autrecourt, on voyait des tas de lettres, de faux-cols, de manchettes en papier, des registres, des boîtes de conserves, des cartes de visite et des bouteilles de Bordeaux ; cela me fit supposer que messieurs des finances et des postes avaient campé dans cet endroit et que l'ennemi ne leur avait pas donné le temps de déménager avec armes et bagages. Les lettres avaient été toutes ouvertes par les Allemands pour en retirer les valeurs qu'elles pouvaient contenir.

Au petit Remilly, nous demandâmes à des paysans la route de Bazeilles, et des renseignements sur la bataille.

Ces hommes, paralysés par la peur, nous parurent plutôt hostiles que bienveillants et d'une stupidité phénoménale ; ils nous répondirent qu'ils ne savaient rien. Compter sur ces gens pour défendre le pays, est folie ; ils pleurent quand l'ennemi leur prend une vache, une botte de paille ou de foin, les font payer cher aux Français qui les de mandent, mais prendre un fusil pour défendre leur famille, leur foyer ou se venger des pillards qui les ruinent et les maltraitent, c'est pour eux un héroïsme qu'ils ne comprennent pas. Aujourd'hui, le paysan n'est plus un sot, un roué, c'est un poltron égoïste qui ne pense qu'à lui, et ne songe qu'à son bien-être.

Après avoir laissé Remilly à gauche, nous passâmes la Meuse sur un pont de bateaux jeté sur la rivière par les Bavarois, et nous entrâmes immédiatement dans la plaine qui s'élève vers la Moncelle et que traverse le chemin de fer de Carignan à Donchéry.

La gare de Bazeilles était à peu près au milieu de cette plaine dans laquelle campait l'armée bavaroise.

Au nord, sur la hauteur, on voyait le château de Montvillers transformé en lazaret. À gauche, les parcs de deux autres châteaux également convertis en lazaret, nous cachaient Bazeilles ; à droite, des rideaux d'arbres nous indiquaient les routes de Douzy, Carignan et Mouzon. Des chevaux tués et des débris de la bataille jonchaient le sol partout.

Bazeilles, on le sait, était une commune renfermant plus de deux mille métiers de drap, des fouleries considérables et des forges qui la rendaient très-florissante. On y remarque aussi le château, dit de Turenne, où ce grand capitaine fut allaité ; une rangée d'arbres plantés par lui subsiste encore.

Au moment où nous entrions dans ces champs piétinés par trois cent mille hommes, nous vîmes avancer lentement vers la Meuse, dix minutes avant d'arriver au centre du campement bavarois, une file de prisonniers, en tête desquels marchaient douze habitants de Bazeilles et une femme qu'on allait fusiller.

A midi, les Allemands fusillèrent un autre groupe dans lequel on comptait six femmes ; dans la commune, au coin d'une rue, se trouvait un troisième groupe de cinq femmes attachées par les mains et fusillées.

Si nous n'avions pas vu ces faits, nous ne les aurions par crus, car nous n'étions point encore habitués aux monstruosités sauvages commises par les Allemands pendant cette guerre qui les couvrira à tout jamais d'une tache infâmante. Le prétexte invoqué par ces barbares pour justifier ces actes inqualifiables, c'est que les habitants de Bazeilles se sont défendus en faisant cause commune avec notre armée ; c'est aussi ce prétexte qu'ils ont invoqué pour incendier froidement avec des torches, le ler et le 2 septembre, les maisons, les usines, la mairie, en un mot toute la ville.

Les renseignements que je pris ce jour même et les jours suivants, étant en contradiction les uns avec les autres, je n'ai pu contrôler l'exactitude de ce fait que les Bavarois m'ont affirmé.

Des paysans m'ont dit que Bazeilles avait été brûlé parce qu'il fut pris et repris trois fois par l'infanterie de marine, qui finit par s'y installer; on m'a même montré une maison dans laquelle une compagnie de cette arme avait tenu tête pendant trois heures à toute une brigade ennemie et qui ne s'était rendue qu'à l'approche d'une batterie amenée pour démolir la maison ; trois rues qui aboutissaient à cette maison étaient recouvertes de cadavres bavarois.

D'autres m'ont assuré que la garde nationale de la ville s'était battue sans son uniforme ; d'autres en fin m'ont dit que plusieurs habitants avaient se condé l'infanterie de marine, dont la conduite, à Bazeilles, a été des plus héroïques.

Je ne mentionnerai pas les insinuations de quelques journaux étrangers qui ont déclaré qu'à Bazeilles nos soldats avaient tiré sur des blessés prussiens et en avaient jeté d'autres au feu. L'assassinat volontaire des blessés ennemis est une calomnie gratuite-inspirée par la haine qu'on nous portait alors. Si les journalistes qui se sont fait les inventeurs ou les échos complaisants de ces bruits, avaient assisté à quelques grandes batailles, surtout depuis l'invention des armes à tir rapide, ils se seraient vite convaincus que de pareils faits sont à peu près im possibles. Indépendamment du respect général qui protège tout homme tombé sur le champ d'honneur, les belligérants ne s'amusent pas à viser les hom mes inoffensifs couchés à terre ; les projectiles qui pleuvent comme grêle, la mort qui frappe partout, la fumée de la poudre qui cache une partie des combattants obligent les hommes restés debout à n'avoir qu'une pensée, qu'une préoccupation, c'est de brûler le plus de cartouches possible contre l'en nemi qu'ils ont devant eux. De part et d'autre, les blessés sont toujours secourus, aussitôt que faire se peut, sans distinction de nationalité, par ceux qui restent maîtres du terrain.

Si des blessés ont péri dans les flammes, il faut d'abord s'en prendre à ceux qui ont allumé le feu ; ensuite, aux incidents d'une longue lutte à ou trance, livrée dans une ville plus ou moins désertée, de sorte que lorsqu'un blessé tombait, personne ne se trouvait là pour le sauver. J'ai ouï dire que des sections de la 2º et de la 6° ambulances avaient arraché des flammes, le 2 septembre, plusieurs blessés abandonnés dans les maisons, c'est probable ; néanmoins, dans cette même journée, j'ai fouillé, avec Lançon, toutes les maisons en feu ou sur le point d'être brûlées par les Bavarois, et dans lesquelles on nous disait qu'il y avait des blessés, mais nous n'en avons pas trouvé un seul. Les sept à huit cents Allemands ou Français que nous avons vus, étendus dans les rues, avaient été brûlés par les flammes qui sortaient des maisons ou par les débris enflammés qui leur tombaient dessus. Sans doute, tous ces malheureux n'avaient pas été tués sur le coup ; sans la barbarie des Allemands, on aurait sauvé ceux qui, n'étant que blessés, ne pouvaient pourtant pas marcher et ont été brûlés sur place ; mais ce n'est point aux Français, je suppose, qu'il faille faire retomber la responsabilité de la mort de tous ces malheureux.

Quoi qu'il en soit des causes qui ont amené l'incendie de Bazeilles, je ne sais sur quel droit l'ennemi se fondait pour assassiner des hommes et des femmes qui défendaient leur vie, leurs enfants et leur foyer. La défense nationale est un devoir imposé à tous les citoyens, dans tous les pays civilisés, et reconnu par la Prusse elle-même. Le décret promulgué à Breslau, le 21 avril 1813, par le roi Frédéric-Guillaume, à propos de l'organisation du Landsturm, donne à ce devoir une étendue que nous ne lui avons jamais donnée en France. On me permettra de citer ici quelques uns des articles de ce décret pour montrer comment le roi de Prusse a respecté les lois de la guerre, quand il s'agissait du triomphe de ses armes et de son ambition révoltante.

« ARTICLE 1er . — Chaque citoyen est tenu de re pousser l'ennemi avec les armes dont il peut dispo ser, quelles qu'elles soient ; de s'opposer à ses ordres et à leur exécution, de quelque nature qu'ils soient, de braver ses défenses et de nuire à ses projets par tous les moyens possibles.

« ART. 2. — En cas d'invasion, le landsturm est tenu ou de combattre l'ennemi en bataille, ou d'in quiéter ses derrières et de couper ses communications.

« ART. 4. — Le landsturm est levé partout où l'ennemi essaiera de pénétrer sur le territoire allemand.

« ART. 5. — Chaque citoyen qui n'est pas en face de l'ennemi ou n'appartient pas à la landwehr, doit se considérer comme faisant partie du landsturm quand l'occasion s'en présente. -

« ART. 6. — En cas de convocation du landsturm, le combat est une nécessité, une défense légitime qui autorise et sanctionne tous les moyens. Les plus décisifs sont les meilleurs, car ce sont ceux qui servent de la façon la plus efficace, une cause juste et sacrée.

« ART. 7. — Le landsturm a donc pour destination spéciale de couper à l'ennemi ses chemins ou sa retraite, d'intercepter ses munitions, ses appro visionnements, ses courriers, ses recrues ; d'enlever ses ambulances ; d'exécuter des coups de main pendant la nuit, en un mot de l'inquiéter, le fatiguer, le harceler sans relâche, de l'anéantir par troupes ou en détail, de quelque façon que ce soit. »

Si le gouvernement de la défense nationale avait eu quelque intelligence, il aurait fait afficher dans toutes nos communes et tous nos hameaux le décret prussien en français et en allemand ; nos paysans auraient su de la sorte les services qu'ils pouvaient rendre à la patrie, et le roi de Prusse aurait eu, peut-être, quelques difficultés à violer chez nous les lois promulguées par sa famille et dans son pays. Si j'étais du gouvernement français, je défendrais la reconstruction de Bazeilles ; je ferais entourer ses ruines d'une grille funéraire et je lèguerais à la postérité ce trophée du vandalisme allemand, comme un flétrissant témoignage de l'infamie du roi Guillaume et de ses valets iniques.