Signature d'Auguste Lançon

Auguste Lançon - Journée du 31 aout 1870 : à Villemontry

Journée du 31 aout : à Villemontry

Charles Habeneck :

Il était une heure du matin à peu près, lors que éclata tout à coup une effroyable fusillade qui dura bien dix minutes ; puis tout se tut de nouveau.·Une heure après, au petit jour, les uhlans arrivèrent, le pistolet au poing, comme toujours insolents et vantards. Ils nous permirent d’aller ramasser les blessés. Nous apprîmes bien vite ce qui avait amené la fusillade de la nuit.

La poignée d’hommes du 88e – il était en tête, ce régiment-là ! colonel en tête, restée en avant de Mouzon, avait voulu profiter de la nuit pour percer les lignes prussiennes. Combien avaient réussi, je ne l’ai pas su, mais que de blessés et de morts, ou de noyés dans la Meuse ! On en trouvait à chaque pas.

Tout de suite, à gauche, en sortant du village, un pauvre lieutenant du 88e, étendu mort, tenant la main de deux simples soldats morts à ses côtés. Un peu plus loin, un sergent en tombant roide mort sur le dos avait écrasé une poule vivante qu’il portait sur son sac. À quelques pas, un Prussien, — c’est horrible à dire, mais ce cadavre-là faisait plaisir, la guerre rend cruels.


Abbé Emmanuel Domenech :

Le 31, de bon matin, des uhlans armés jusqu'aux dents, vinrent à l'hôpital et nous demandèrent où se trouvaient les officiers français non blessés ? Nous leur répondîmes que nous n'en avions pas. Ces messieurs affirmaient que nous en avions de cachés ; puis, ayant ajouté que nous deviendrions tous prussiens, ils mirent le revolver au poing et visitèrent les salles de l'hôpital, mais sans rencontrer de militaires non blessés.

Aussitôt que les uhlans se furent retirés, le personnel de notre ambulance se divisa en quatre escouades et nous allâmes de nouveau sur le champ de bataille ramasser les blessés. Nos chirurgiens étaient en tablier blanc et nos infirmiers avaient des brancards à roues. À cause des quelques mots allemands dont je me rappelais, je me mis à la tête des escouades qui se dirigèrent sur le faubourg.

Arrivés au pont, nous fûmes arrêtés par une barricade faite par les Français pour protéger leur retraite. Nous frayer un passage à travers cet obstacle fut pour nous l'affaire d'une minute. De l'autre côté du pont se trouvait une autre barricade construite par l'ennemi, et derrière elle stationnaient quelques bataillons prussiens. En nous voyant, un officier arma son revolver, se fit accompagner d'un fantassin le fusil en arrêt, vint à notre rencontre, nous intima l'ordre de nous arrêter, et nous demanda ce que nous voulions !

C'était facile à voir. Un aumônier, des chirurgiens, des infirmiers roulant des brancards ne pouvaient être bien dangereux : néanmoins, je répondis à l'officier que nous allions chercher les blessés. Alors le brave homme donna l'ordre à ses soldats de nous faire place et nous commençâmes à fouiller les routes, les sentiers, les fossés, les champs, les buissons, et les cabanes. Les blessés français, comme ceux de l'ennemi, étaient à peu près tous déjà relevés et recueillis dans l'église et les maisons du faubourg : pourtant, nous en trouvâmes, étendus parmi les morts, un certain nombre appartenant au 88e et au 22e de ligne, et dont les blessures étaient excessivement graves.

Pansement d'un soldat du 88e de ligne
L'Illustration, 1er octobre 1870

Je me rappelle sur tout un pauvre fantassin que j'ai administré sur la route de Villemontry, et dont le crâne ouvert par un éclat d'obus laissait tomber à terre les matières cérébrales. À côté de lui se trouvait une charrette avec un cheval encore attelé et tué par les balles prussiennes ; sur la charrette un chien hurlait et montrait les dents dès qu'on s'en approchait. Je ne sais ce qu'était devenu le maître, j'ignore ce qu'est devenu le chien, mais la charrette est restée plus de quinze jours à la même place.

Dans la Meuse on voyait quantité de chevaux ayant de l'eau jusqu'au ventre, également attelés à des charrettes de réquisition et aux fourgons de l'armée. Sans doute leurs conducteurs cherchaient un gué, et, ne le trouvant pas, avaient abandonné les pauvres bêtes ; peut-être aussi, les conducteurs avaient-ils été tués la veille.

Pendant trois jours nous continuâmes nos recherches, aussitôt que le service ordinaire de nos ambulances était terminé, et pendant trois jours nous en trouvions disséminés un peu partout.

Je dénichai le dernier dans un grenier de la ferme de Gévaudan ; il avait le bras cassé, ouvert par plusieurs projectiles, et les plaies en état de putréfaction. Des Saxons l'avaient trouvé étendu sur le foin et lui versaient de l'eau de temps en temps sur le bras, mais ce remède étant insuffisant, le mal avait empiré et l'amputation était devenue nécessaire. Un moment il fut question de la faire dans le grenier même ; les difficultés de l'opération s'y opposant, Lançon et moi, aidés des Saxons, nous opérâmes le sauvetage, c'est-à-dire la descente de ce malheureux qui fut conduit à Mouzon, opéré et guéri en trois semaines.

Tandis que nous cherchions ainsi des blessés, la bataille commencée le 30, à Beaumont, se continua d'abord à Remilly, puis à Bazeilles et finalement autour de Sedan, où l'armée arriva à sept heures du matin, dans la journée du 31 août, après avoir marché toute la nuit. Les portes de Sedan furent vite encombrées de voitures de toute espèce : voitures de blessés, de bagages, de ravitaillement, d'artillerie, etc. ; au milieu de ce chaos s'entassaient des fantassins, des artilleurs, des cavaliers et es cantiniers qui cherchaient à se frayer un passage à travers ce tohu-bohu, et juraient à qui mieux mieux.