Signature d'Auguste Lançon

Auguste Lançon - Journée du 30 aout 1870: bataille de Mouzon (2)

Journée du 30 aout : bataille de Mouzon (2)

Charles Habeneck :

Les Français, de leur côté, installèrent au-dessus de Mouzon une batterie volante, et bientôt nous, ambulance, nous trouvâmes entre deux feux. Nous avions déjà plus de 500 blessés ; le petit hôpital que l’on occupait en était littéralement plein. Chirurgiens et infirmiers, nous étions couverts de sang. Ce fut épouvantable, lorsque les obus vinrent éclater dans les cours et les balles briser les vitres des fenêtres. Un pauvre blessé du 88e, étendu sur une paillasse, reçut ainsi une nouvelle blessure.

Un détail : des chevaux du train en pleine place dételés et attachés aux roues de leurs voitures mangeaient tranquillement, et lors qu’une balle passait, secouaient leurs oreilles. Un d’eux eut la tête brisée.

Le soleil baissait, la fusillade continuait sur la droite, et des nuages de fumée obscurcissaient le ciel bleu.

Peu à peu nos troupes se retiraient.

À la nuit, les Prussiens envoyèrent quelques obus incendiaires et mirent le feu à deux fabriques. On tira moins, puis on ne tira plus. Il était neuf heures, lorsqu’un bataillon du 22e, resté seul depuis deux heures, sans ordres, sans secours, pour garder le pont, se replia à son tour.

C’était pour nous la France qui partait. Encore une fois nous allions être prisonniers. Prisonniers ! il faut l’avoir été pour comprendre ce qu’il y a de douleurs dans ce mot-là. Les arbres ne vous font plus le même effet.

Nous restâmes seuls avec nos blessés. On en retrouvait de tous les côtés. Nous en avions maintenant près de huit cents. Le curé nous laissa transformer l’église en hôpital. Il fallut, pendant trois heures, transporter tous ces malheureux sur des brancards et à dos d’hommes. Les moins blessés nous aidaient. Trois ou quatre chandelles éclairaient lugubrement cette grande église en réparation, où, dans tous les coins, dans toutes les chapelles, dans les stalles des chanoines, sur la paille, dans les couvertures, se tordaient les ombres sanglantes de nos pauvres soldats. La soif, la faim, le délire, la souffrance, la mort, tout avait son cri. Plus de grades, plus de distinction. Il y en avait du 88e, du 94e, du 22e, du 11e, du 58e, du 30e, du 5e cuirassiers, du 4e chasseurs à pied. Que les malheureux que j’oublie m’excusent !


Eugène Véron, La Troisième Invasion :

Un certain nombre de blessés furent recueillis par le poste d'ambulance établi à Villemontry et furent admirablement soignés par une pauvre femme du village.

Mais c'était à Mouzon même qu'on avait transporté la plupart des blessés. Les voitures des ambulances avaient parcouru le champ de bataille le 30, avant même que le combat fût fini, et les ambulanciers avaient continué leurs recherches bien avant dans la nuit. Le lendemain, au point du jour, ils repartirent et relevèrent tous les blessés qui respiraient encore. On les porta à Mouzon, où l'on eut bien de la peine à leur trouver la place nécessaire.

L'hôpital, l'église, l'école communale, étaient remplis.

Il fallut convertir en ambulances des cafés, des maisons particulières.


Abbé Emmanuel Domenech :

Ceux qui ont assisté à la bataille de Beaumont-Mouzon ont été profondément attristés des fautes commises par nos généraux pendant cette déplorable journée qui aurait pu devenir glorieuse pour nos armes, avec un meilleur commandement.

Si le général de Failly, au lieu de se laisser surprendre d'une manière aussi coupable, avait occupé les hauteurs de Beaumont, comme il le devait, s'il avait, avant midi, envoyé des courriers à Mouzon annoncer le voisinage de l'ennemi et demander des secours on aurait certainement battu l'armée Saxonne et celle du prince royal de Prusse que nous avions devant nous. D'autre part, il est probable qu'on serait arrivé au même résultat, et qu'on aurait, en partie réparé la faute du général de Failly, si le général Lebrun, ne se bornant pas à contempler la déroute du 5e corps, eut livré bataille à l'ennemi.

En effet, quand on songe au massacre de l'armée bavaroise fait à Bazeilles par le 12° corps, comme on le verra plus loin, on se demande ce que les troupes de ce corps n'auraient pas fait, étant établies sur des collines, ayant devant elles la Meuse, un canal et le talus du chemin de fer ?

On ne doit, sans doute, pas incriminer le général Lebrun qui avait reçu l'ordre de battre en retraite, mais je constate une situation dont on n’a pas su profiter, et qui nous aurait peut-être donné un grand succès. Écraser les corps ennemis les uns après les autres, par des masses imposantes, n'est ce point la tactique des généraux prussiens ? Pour quoi donc ne pas les imiter quand l'occasion s'en présente ? Quoi qu'il en soit, l'armée se replia et, pour masquer sa retraite, elle laissa quelques hommes à Mouzon chargés de défendre le pont. Il eut été bien plus simple de le faire sauter, mais on n'y songea pas. Le commandant Lubet y songeait ; nous le vîmes passer et repasser nous demandant si nous avions vu le général en chef qu'Il chercha pendant plusieurs heures sans pouvoir le rencontrer. Cela ne nous étonna pas, l'imprévoyance et le désordre régnaient partout ; les chefs ne savaient plus commander, les soldats ne savaient plus obéir ; une main puissante, irrésistible, nous conduisait fatalement vers le plus grand désastre, vers la plus grande faute qui fut et sera jamais enregistrée dans l'histoire militaire d'une nation.

Pendant la nuit du 30 au 31 août, le maréchal Mac-Mahon donna l'ordre de se retirer sur Sedan.

Deux versions différentes expliquent ce mouvement néfaste : l'une affirme que le duc de Magenta prit cette résolution à cause des évènements du 30 qui lui démontrèrent l'impossibilité d'atteindre désormais Montmédy sans se trouver pris entre deux feux ; c'est alors que le maréchal aurait prié l'empereur, arrivé déjà à Carignan, de se rendre à Sedan ; l'autre version maintient que l'empereur partit de son propre chef pour Sedan, lorsqu'il apprit la déroute du corps de Failly, — déroute qu'il qualifiait dans un télégramme envoyé de Carignan à l'impératrice « d'affaire sans importance — » et que le maréchal fut obligé de le suivre, malgré les observations qui lui furent faites par plusieurs généraux. Je ne sais si l'une de ces deux versions est plus exacte que l'autre ; mais il paraît que le duc de Magenta, en voulant s'appuyer sur Sedan pour livrer bataille à l'ennemi, ignorait le caractère et la situation de cette forteresse qui n'était pas même armée. Ce mouvement fut annoncé au ministre de la guerre par la dépêche suivante :

Sedan, 31 août 1870, l h. 15 matin.

Mac-Mahon fait savoir au ministre de la guerre qu'il est forcé de se porter sur Sedan.

Le ministre répondit à cette dépêche par le télégramme suivant dont la dernière phrase est une critique de ce mouvement :

Paris, 31 août 1870, 9 h. 40 matin.

Je suis surpris du peu de renseignements que M. le maréchal de Mac-Mahon donne au ministre de la guerre ; il est cependant de la plus haute importance que je sache ce qui se passe à l'armée, afin de pouvoir coordonner certains mouvements de troupes avec ce que peuvent faire MM. les commandants de corps d'armée. Votre dépêche de ce matin ne m'explique pas la cause de votre marche en arrière qui va causer la plus vive émotion.

Tandis que nos troupes marchaient à leur perte, l'ambulance de la presse, ne pouvant abandonner les douze cents blessés que nous avions recueillis, restait à Mouzon pour les panser. À l'hôpital, on ne pouvait plus faire un pas sans leur marcher dessus ; le plancher, les corridors et les escaliers en étaient couverts.

Pendant le repos forcé que nous subissions dans la nuit du 30 au 31, grâce à l'excessive prudence du prince de Sagan, nous fûmes obligés de nous asseoir à terre pour ne pas estropier les blessés en marchant. Du reste, nous étions tellement fatigués que la plupart d'entre nous ne pouvaient plus se tenir debout. J'étais de ce nombre. À ma droite, j'avais deux fantassins criblés de blessures, dont l'un me couvrit de sang en s'appuyant sur moi ; par mégarde je m'étais assis dans une mare de sang que je ne voyais pas ; à ma gauche, j'avais l'infirmier Bernard auquel la peur donnait le délire ; de minute en minute il appelait le docteur Albenois, étendu près de lui :

— Albenois ? lui disait-il d'une voix sépulcrale.

— Hé ? répondait le docteur marseillais.

— Albenois ?

— Quoi ?

— Ne me quittez pas.

Ce dialogue dura près d'une heure sans aucune variante ; il n'était interrompu que par les plaintes et les gémissements des malheureux qui n'étaient pas encore pansés. Enfin, le curé ayant mis la cathédrale à notre disposition, nous y fîmes porter, vers dix heures du soir, de la paille dont nous couvrîmes le sol dans les trois nefs, le chœur et les chapelles latérales ; puis, nous commençâmes le transport des hommes non pansés et de ceux qui encombraient la circulation dans les salles de l'hôpital. Un soldat resté par couardise en arrière de l'armée, se tenait à la porte de l'hospice et n'osait pas nous aider à transporter les blessés à l'église, de crainte des balles qui sifflaient sur la petite place par laquelle nous devions sans cesse passer en allant et en venant.

— Tu as peur, lui dit mon confrère avec indignation, donc tu n'as pas la conscience tranquille ; allons viens te confesser.

Le soldat obéit sans répondre, fit une bonne confession et devint fort brave après s'être réconcilié avec son Dieu ; il était infatigable et traversa la place cent fois, ne se souciant pas plus des balles que d'une goutte de rosée.

Pendant toute la campagne, j'ai remarqué, comme je l'avais déjà fait dans les précédentes, que les soldats prêts à paraître chrétiennement devant Dieu, méprisaient la mort et se battaient fort bien, tandis que les ivrognes et ceux qui juraient continuellement battaient facilement en retraite ou prenaient toutes sortes de précautions pour se mettre à l'abri du danger.

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*     *

À minuit, la cathédrale était remplie de blessés et présentait un spectacle des plus fantastiques ; le crayon de Gustave Doré ou le pinceau du plus toqué des Allemands auraient été impuissants à rendre le tableau étrange, bizarre, offert par cette réunion des horreurs de la guerre dans ce qu'elles ont de plus navrant.

L'Illustration

À travers les vitraux de cette vieille église, on voyait les lueurs de l'incendie tamisées en une multitude de teintes sinistres; de temps en temps on entendait le bruit lugubre du canon et des feux de pelotons ; sur la table de communion, trois cierges aux flammes vacillantes éclairaient les opérations des chirurgiens; dans la nef principale les plus blessés étaient étendus sur de la paille et recouverts de capotes ou de couvertures ; des chaises renversées leur servaient d'oreiller; dessus, dessous les bancs des deux autres nefs et dans les chapelles, nous avions couché les moins meurtris ; dans les stalles, sur les marches de la chaire et dans le chaire même étaient assis les hommes dont les blessures offraient peu de gravité.

L'Illustration

L'abbé Loizellier et moi, nous donnions les derniers sacrements aux moribonds ou nous portions avec les infirmiers et les sœurs de Charité des bottes de paille pour couvrir les dalles humides et froides de l'église, de la charpie, des objets de pansement et de la soupe pour nos pauvres vaincus. À part les bruits de guerre qui venaient du dehors, on n'entendait que la voix grave de nos médecins et les gémissements des blessés qui se perdaient sous les voûtes séculaires de la cathédrale comme le vague écho d'une plainte de l'autre monde.

Vers deux heures du matin, les pansements étaient à peu près achevés. MM. Castiaux, Regnault, Piquantin, Autun, Muret, d'autres médecins, dont le nom m'échappe, l'abbé Loizellier et moi nous étions transis par le froid et l'humidité qui régnaient dans ce vaste édifice en réparation, nous étions brisés par la fatigue morale et physique que nous subissions depuis plus de douze heures, sans avoir pris la moindre nourriture. Chacun s'installa comme il le put sur de la paille ou des bancs, derrière le maître autel ou dans les chapelles, pour prendre un peu de repos, mais le froid et la faim nous tinrent éveillés. Du reste, il fallut me relever maintes fois pour exercer mon ministère auprès de quelques mourants qui le réclamaient.

En revenant pour la dernière fois, de cette triste nuit, donner ainsi les consolations religieuses si désirées à l'heure suprême de la mort, je trouvai sur un banc deux paires de draps dont on ne s'était pas encore servi ; j'en pris un avec lequel je m'enveloppai pour me réchauffer ; hélas ! c'est moi qui dût commencer par le réchauffer ; puis, je me couchai sur la paille, ayant une marche de marbre pour traversin.

J'allai peut-être m'endormir quand le bruit de la fusillade et du canon vint de nouveau m'empêcher de fermer l'œil. Le combat recommençait avec les premières clartés du jour ; il fut court et terrible.

De l'autre côté de la Meuse, la nuit avait surpris le 88° de ligne, le 5° cuirassier et plusieurs détachements français ; ces troupes se logèrent depuis Villemontry jusqu'aux environs de Mouzon dans les quelques fermes qu'elles rencontrèrent ; croyant que nous occupions encore Mouzon, elles avait essayé de se frayer un passage à travers les lignes prussiennes.

Le colonel du 88e tomba bientôt mortellement blessé et mourut peu de jours après parmi nous ; son régiment fut écharpé, écrasé, la plupart des hommes qui ne tombèrent pas sur le champ d'honneur se noyèrent en traversant la Meuse ; peu réussirent à s'échapper. Le colonel du 5e cuirassier fut tué à la tête de son escadron en exécutant une de ces charges désespérées qui ont immortalisé notre cavalerie pendant cette guerre ; son régiment partagea le sort du 88e de ligne ; une partie fut mise hors de combat, une autre se noya, quelques hommes se sauvèrent.