Signature d'Auguste Lançon

Auguste Lançon - Journée du 28 aout 1870

Journée du 28 aout : arrivée à Beaumont via Stonne

Abbé Emmanuel Domenech :

Le froid, la fatigue et l'humidité nous firent lever de bon matin. À sept heures, nous vîmes défiler l'empereur et toute sa maison ; le convoi était long, trop long ; les soldats murmuraient, juraient contre le maître et les valets ; triste présage. Au moment où nous allions partir, un courrier vint nous dire :

— « Messieurs, il y a près d'ici un ravin ayant un mètre de boue ; le génie est en train de le combler. »

Demi-heure après, on nous apprit que ce ravin avait trois mètres de boue et que le génie était en train de faire un pont. Enfin, au bout d'une heure, un monsieur nous dit confidentiellement :

— « Vous savez la nouvelle ?

— Oui, nous la connaissons, répondit l'un de nous ; il y a près d'ici un ravin ayant vingt mètres de boue, et le génie est en train d'organiser des ballons pour passer de l'autre côté.

L'histoire de la boule de neige ne vieillira jamais. Il y avait un trou sur la route, on en fit d'abord un ravin, puis un abîme ; voilà comment on habille les faits, quand on ne les invente pas.

[...]

J'avais le pied enflé, malade, douloureux, ne pouvant plus marcher, je me mis à la recherche d'un véhicule quelconque pour me transporter à Beaumont, notre prochaine étape. Je trouvai une sorte de charrette, et je partis à midi, laissant derrière moi la moitié de l'ambulance, tandis que l'autre moitié, uniquement composée de piétons, marchait devant.

La pluie tombait toujours ; les routes étaient pires et plus encombrées que jamais. Les ivrognes et les traînards se reposaient dans une mare entre deux eaux. La pluie tombait tantôt par torrents, tantôt fine et légère, mais elle tombait toujours. Soit indécision des chefs, soit désordre, nos troupes qui marchaient déjà si lentement quand elles auraient dû accélérer le pas, allèrent encore plus lentement. Des hommes levés à trois heures du matin ne purent se mettre en marche qu'à onze heures ; tous pataugeaient et grouillaient dans un immense réservoir d'eau et de boue. En disant des « hommes, » je ne donne point une idée du singulier spectacle présenté par les deux corps d'armée qui suivaient cette route sous un pareil déluge. Pour se garantir de la pluie, chaque soldat s'était enveloppé de la toile de sa tente qu'il avait attachée et serrée par un bout comme on attache un sac ; enfermé là-dedans, il avait l'air d'un sac de blé ambulant. À la grande halte, tous ces sacs humains s'éparpillèrent dans les champs, isolément ou par groupes, et produisaient un effet fantastique, comme le serait, dans les bruyères de la Bretagne, une réunion de toutes les sorcières du monde.

Et la pluie tombait toujours ! Et le vent sifflait violemment dans les peupliers, dont les branches et les cîmes se heurtaient les unes contre les autres ! Et des nuages gros et noirs roulaient dans l'espace avec une rapidité vertigineuse ! Et la nature était remplie de voix rauques, bruyantes et lugubres, qui chantaient au-dessus de notre armée des airs funèbres ! Nos soldats semblaient suivre un enterrement et mirent six jours pour faire une vingtaine de lieues, tandis que les Prussiens marchaient jour et nuit pour nous déborder et nous couper la retraite.

Un instant, je supposai que nous allions défendre la magnifique position de Stonne, mais nous passâmes outre ; l'armée se dirigea sur Carignan par Raucourt et Beaumont, afin de traverser la Meuse à Mouzon.

Stonne, 29 aout
CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

Pour ne pas être arrêté par l'encombrement, j'abandonnai la route à Tannay et pris un chemin qui me conduisit à travers les bois jusqu'aux deux villages appelés les Armoises. En cet endroit la route se dresse brusquement en spirales et grimpe sur une colline très-élevée. À gauche, je voyais, à portée de pistolet, dans un bois, une fumée blanchâtre s'élever lentement au-dessus des arbres. Un brigadier de cuirassiers discutait avec moi l'origine de cette fumée.

— C'est un feu de campement, me dit-il, il y a des Prussiens cachés dans ce bois.

— Brigadier, lui répondis-je, les feux de campement produisent une fumée bleuâtre ou grise et tourmentée ; celle-ci est trop blanche et trop calme pour être autre chose qu'un brouillard.

— Non, non, M. l'aumônier, reprit-il d'un ton convaincu, c'est du prussien et non pas du brouillard.

— « Brigadier, vous avez raison, » dis-je, en voyant que c'était une idée fixe chez lui.

Stonne, par où je passai dans la journée du 28 août, est le village le plus élevé du département et le point nord le plus remarquable de la ligne militaire des montagnes et forêts de l'Argonne. Quelques milliers d'hommes, de ces hauteurs et défilés, peuvent arrêter toute une armée. Aussi, dès les temps les plus reculés, cette commune fût-elle considérée comme une position stratégique très-importante. Sur tout ce territoire on trouve beaucoup d'antiquités romaines et de médailles à l'effigie d'Antonin, d'Adrien, de Septime Sévère, de Constantin, etc. En matière de positions stratégiques, on sait que les Romains s'y entendaient. En sachant les Prussiens devant nous, à côté de nous, derrière nous, nous aurions pu imiter les Romains, nous installer à Stonne et défier tous les Allemands du globe; on a sans doute cru mieux faire en allant se jeter dans la gueule du loup; mais alors pourquoi faire tant de chemin et ne pas se laisser croquer sur place ? Dans les grandes crises politiques ou militaires, nos hommes d'État et nos généraux, appelés à nous sauver, commencent toujours par perdre un sens : le sens commun ; aussi, d'une situation difficile, ils font une situation désespérée ; d'une piqûre d'épingle, ils font une blessure mortelle !


Charles Habeneck :

Stonne, où l’armée parvint le 28, est un petit hameau de trois cents âmes, près d’une élévation en forme de pain de sucre, d’où l’on domine tout le pays. Grandes collines couvertes de bois et coupées suivant deux vallées distinctes, celle de la Meuse qui remonte vers le nord, celle du canal de l’Aisne qui redescend vers l’ouest. Là, on n’eut pour faire le café et la soupe, que l’eau boueuse d’un abreuvoir à bestiaux. Napoléon III coucha dans une des rares maisons de pierre de l’endroit. La veille au soir, on avait commencé à entendre le canon sur notre droite, du côté de Buzancy ; c’était le général Marguerite et les chasseurs d’Afrique qui se heurtaient aux têtes de colonnes de l’armée prussienne, arrivées sur nous à marches forcées.

Celle marche des Prussiens fut un vrai tour de force. 350, 000 hommes suivaient à la piste notre pauvre petite armée.

Du haut de la colline de Stonne, on voyait cette immense étendue de bois qui est la caractéristique des Ardennes. Près de ces bois, on apercevait des campements, c’était le 5e corps, celui de Failly, à Beaumont et à Bois-les-Dames.


Abbé Emmanuel Domenech :

En passant dans le village, je vis les domestiques de l'empereur se diriger vers la mairie avec des poulets rôtis, des pâtés, du vin de Bordeaux, etc. Était-ce pour eux ou pour leur maître ? Probable ment pour tous. Plus tard, nos médecins rencontrèrent au même endroit, M. Théophile Auger, secrétaire de M. Nélaton qui le fit nommer délégué de la Société de secours au quartier-général; — encore une sinécure ; — ce monsieur n'eut pas l'air de reconnaître ses collègues et camarades. Il paraît que les attaches à la maison de l'empereur, rendaient fiers certains esprits qui n'étaient pas des... esprits forts.

De Stonne à Beaumont, je passai à travers plusieurs petits camps en train de s'installer pour la nuit. Ce fut la première et la dernière fois que je vis parmi nous des camps assez bien gardés ; il est vrai que la veille les Prussiens avaient tué plusieurs de nos éclaireurs dans ce même endroit, et que dans la matinée les uhlans étaient venus deux fois à Beaumont pour enlever les provisions destinées à nos soldats. La nuit arrivait, je me trouvais alors en dehors de nos avant-postes, m'attendant à chaque minute à voir les Prussiens ; j'en fus quitte pour une déception ; ils ne vinrent pas et me laissèrent entrer librement dans la vieille ville de Beaumont.


Stonne, 29 aout
CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris