Signature d'Auguste Lançon

 Auguste Lançon - Journée du 27 aout 1870

Journée du 27 aout : d'Amagne au Chesne Le Populeux

Abbé Emmanuel Domenech :

Le samedi 27, nous recommençâmes à patauger dans des chemins qui rappelaient les marais de la Sologne et nos tourbières, plutôt que des routes nationales. Les plateaux que nous traversions étaient fort beaux, légèrement tourmentés et très bien cultivés ; de leur sommet la vue s'étendait à de grandes distances. Dans un pli de terrain, avant d'arriver au hameau d'Ecordal, nous vîmes à notre droite un campement du train d'artillerie ; les chevaux, les caissons et les voitures étaient alignés et rangés avec une parfaite symétrie, au milieu d'une petite prairie entourée de bois. Il n'y avait aucune sentinelle autour de ce camp. À quoi bon le garder ?

Un arrêt dans la colonne, occasionné par l'encombrement, nous fit rester plusieurs heures à Ecordal. Pour éviter de nouveaux arrêts, l'ambulance prit à gauche un chemin communal qui nous conduisit à Tourteron par Guincourt. Ce hameau, d'environ quatre cents âmes, est un vrai bijou enchâssé dans une gorge pittoresque, mignonne, toujours verte et simplement ravissante. Nous ne fîmes que la traverser en suivant le chemin qui gravit la côte de Tourteron, côte rude et difficile à gravir avec des voitures chargées.

Sur la route d'Ecordal, 27 août 1870

Tourteron est un chef-lieu de canton, situé sur un monticule étroit, entre deux vallées très resserrées, ce qui a donné lieu à ce vieux dicton, fort peu poétique :

Tourteron,
Sur un mont.
Entre deux vallons.

De cette hauteur nos soldats croyaient entendre le canon du côté de Buzency. Le prince de Sagan qui s'était alors attaché à notre ambulance, je ne sais à quel titre, baissa son lorgnon, vissé à la visière de sa casquette, et nous affirma qu'il entendait la fusillade et même le tambour. Entendre le tambour à la distance de vingt-quatre kilomètres environ, : c'était révéler une longueur d'oreilles peu commune à notre pauvre humanité. À Tourteron, il fit effacer de nos voitures les mots : « Presse française » pour n'y laisser que celui d'ambulance.

CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

Cette ambulance s'étant acquise déjà une certaine notoriété par ses aventures, et surtout pour avoir traversé l'armée prussienne et l'Allemagne, avec le titre qu'elle avait en quittant Paris, il nous fut très pénible de voir un monsieur que nous ne connaissions pas du tout, faire effacer ce titre devenu historique. Du reste, nous n'étions pas les seuls dotés de ces ridicules personnages désignés sous le nom d'inspecteurs ou fourriers d'ambulances ; j'en ai vu dans plusieurs autres ambulances, mais appartenant toutes à la Société internationale française. Ces messieurs, parfaitement nuls, auraient été bien plus à leur place sur le turf, qu'auprès de nous, caracolant sur de beaux chevaux et faisant de la fantasia, mais manifestant une vive horreur pour les obus, la famine et la puanteur d'hôpital ; aussi, nous ont-ils abandonnés avec un touchant ensemble dès qu'ils ont pu le faire en sûreté.

Au moment de quitter Tourteron, nous vîmes l'artillerie et la cavalerie monter au galop la colline sur laquelle passe la route qui conduit au Chesne ; c'était vraiment beau à voir. Hélas ! quand il fallut la monter à notre tour, ce ne fut point au galop, mais au pas et péniblement que nous en fîmes l'escalade. Non-seulement nos chevaux n'avaient plus la force de nous traîner sur les voitures, mais nous fûmes obligés de pousser à la roue et de faire le reste du chemin à pied ; et quel chemin ! de la boue jusqu'aux genoux, et de la pluie sur le dos. Lorsque nous arrivâmes au Chesne à onze heures du soir, les troupes campaient déjà dans la vase et les terres labourées.

Et la pluie tombait toujours !

Lançon : Au chêne populeux
CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

On se souvient que le Chesne-le-Populeux, commune d'environ 2,000 âmes, jouit d'une certaine célébrité depuis la victoire remportée par Dumouriez contre les Prussiens dans ses environs. Autrefois, une compagnie des habitants du Chesne assistait au sacre du roi de France et recevait en cadeau, à la fin de la cérémonie le plus beau cheval qu'avait monté le roi. Ce privilège qui n'a cessé qu'au sacre de Charles X, avait été accordé au Chesne pour avoir, dit la tradition, retrouvé la sainte-ampoule qui avait été un moment perdue. Les lettres-patentes de Henri III, Henri IV, Louis XIII et Louis XIV donnent à cette tradition un certain caractère d'authenticité.

Arrivés au Chesne, mouillés jusqu'aux os, crottés jusqu'aux oreilles, nous ne savions où nous mettre ; M. Zborowski trouva un M. Dupas-Lillette, marchand de fer et quincaillier qui lui offrit obligeamment l'hospitalité pour toute l'ambulance. Étant trop fatigués pour nous faire à dîner, — je devrais dire à déjeuner, — nous mangeâmes à minuit une sardine et du pain ; puis, M. Dupas-Lillette n'ayant pas de lit à nous donner, nous couchâmes tous à terre dans sa boutique entre des casseroles, marmites, seringues, ferrailles et autres objets de ce genre.

Des soldats frappèrent à notre porte jusqu'à deux heures du matin, et nous demandaient du tabac et du vin.

Un vilain roquet jappait et menaçait de nous mordre toutes les fois, qu'en remuant, nous faisions résonner la marchandise bruyante au milieu de laquelle nous étions étendus.

Enfin, vers quatre heures du matin nous commencions à nous endormir lorsque l'armée se mit à défiler. Impossible de fermer l'œil.

CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

Charles Habeneck :

Le 27 août, nous arrivâmes au Chêne- Populeux. C'est un gros bourg et un des passages de ce pays des Ardennes si étrangement configuré. Il faisait un temps épouvantable. Depuis le matin, la pluie tombait et vous pensez bien que nous n'avions pas de parapluies. Nous étions littéralement trempés, mais il s'agissait moins de se sécher que de manger et d'avoir un abri. Dans les hôtels, tout était retenu. On entrait, on voyait des tables magnifiquement parées avec des nappes blanches. « C'est pour la maison de l'empereur, nous disait-on. »

L'ambulance de la marine, avec laquelle nous nous trouvions le plus souvent, conquit elle-même son dîner. Sur la grande place du Chêne, les eaux de la pluie avaient formé un véritable petit étang sur lequel deux canards imprudents avaient cru pouvoir se hasarder ; nos marins les cernèrent et les canards devinrent la base d'un repas assez sérieux. Quant à notre ambulance, elle n'eut point cette chance, et nous fûmes forcés d'occuper, à peu près de force, la boutique et l'arrière-boutique d'un quincaillier. Je laisse à imaginer quelles couchettes et quels oreillers on peut trouver dans un pareil établissement.

Détail
Passage de l'armée française au Chêne
Dessin paru le 17 septembre 1870 dans l'Illustration sans que Lançon soit explicitement crédité de celui-ci.

Passage de l'armée en Chêne.

Notre dessin du passage de l'armée au Chêne permet au lecteur de se représenter l'aspect qu'ont offert pendant un mois tous ces villages, tous ces bourgs, traversés tour à tour par les Français et les Prussiens. Fantassins, cavaliers, artilleurs, tout s'engouffrait dans la pauvre petite localité, en si grande foule, que tout mouvement devenait presque impossible. Et si par hasard un engagement avait lieu dans une localité, le tableau, après le départ des combattants, devenait plus émouvant encore. '

Il a été donné à nos correspondants de voir bien souvent des villages où l'on s'était battu. Quel pêlemêle ! Morts, blessés, chevaux, chariots, fusils, sacs, sabres, képis, casques, ceinturons, portefeuilles, lettres, baïonnettes, tout roulait sens dessus-dessous dans les chemins, dans les cours, le long des maisons. L'image d'une ruine complète ! Ah ! l'horrible chose que la guerre !