Signature d'Auguste Lançon

A. Lançon : Journée du 26 aout, de Rethel à Amagne

Journée du 26 aout : de Rethel à Amagne

Charles Habeneck :

Après vingt-quatre heures de Rethel, le bruit courut que trois uhlans avaient été vus du côté de la gare, Panique ! Toujours la même chose ! L’empereur repartit et nous-mêmes nous nous mimes en route.

Au sortir de Rethel, on quitte les grandes plaines crayeuses de la Champagne et l’on s’élève vers les Ardennes.

La pluie reprit. Les soldats se créaient des manteaux avec leur toile de tente. Artillerie, cavalerie, infanterie, tout cela était pêle-mêle dans la crotte pleine de détritus de toute sorte. Quelle vie !

On arrive tard le soir à l’étape. Pas de biscuits, pas de viande, tout est en retard, le bois mouillé s’allume mal. On est fatigué, on s’endort tristement sur la terre détrempée. J’ai vu des régiments de cavalerie et d’infanterie, hommes et chevaux, après une étape de sept lieues, se coucher sans avoir à manger. Et la pluie, toujours la pluie !


Abbé Emmanuel Domenech :

CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

De Réthel, l'armée se dirigea sur Tourteron en passant par Amagne. Il pleuvait encore à notre départ. Cette pluie continuelle, pendant nos continuelles marches, commençait à manquer de charmes ; nos habits sentaient le moisi et nous ne désespérions pas d'y voir bientôt pousser de la mousse et des champignons. Grâce au mauvais temps, les traînards tapissaient les bords de la route plus que jamais ; ils ne me représentaient pourtant pas un tapis de fleurs.

Entre Lavannes et Tourteron, 26 août 1870

Amagne où nous passâmes la nuit du 26 août, est une commune fréquemment inondée, comme son nom latin : Aquœ magnœ semble l'indiquer.

Le curé de ce village m'offrit l'hospitalité ainsi qu'à l'abbé Loizellier. Ce bon vieillard, malgré son grand âge, avait bien l'esprit le plus vif, le plus drolatique qu'on puisse imaginer. Mon collègue étant du même diocèse que lui, pensait l'intéresser en lui demandant des nouvelles de ses camarades de séminaire ; mais le bon curé, tenant à nous bien recevoir, prêtait une oreille distraite aux questions de l'abbé, et nous versait du vin qu'il ne voulait point laisser boire aux Prussiens. –

— Savez-vous, lui disait mon confrère que M. X... a quitté le séminaire, qu'il s'est marié et qu'il a quatre enfants ?

— Qu'il ait tout ce que vous voudrez, répondit le curé, mais buvez. Je vous en prie.

— Non merci, je n'ai pas soif.

— Tant pis pour vous ; mais vous nous laisserez, sans doute, boire à la santé de nos pauvres soldats ?

— Comment, reprit l'abbé, s'appelle ce gros rougeaud qui...

— Oui, oui, je sais qui vous voulez dire, Autrefois il s'appelait Louis, aujourd'hui, c'est encore ainsi qu'on le nomme.

— Avez-vous de bons chantres ?

— Oh ! ne m'en parlez pas ; quand je leur chante Dominus vobiscum, ils me répondent Amen. Si j'avais pu sténographier ce dialogue baroque et décousu qui dura plus d'une heure, j'en aurais fait un livre à l'usage des mélancoliques. L'arrivée des Prussiens dans son village, aura j'en suis sûr, fait mourir de chagrin ce bon curé, trop vieux et trop patriote pour subir impunément les exactions de ces pillards.