Signature d'Auguste Lançon

Auguste Lançon - Journée du 25 aout 1870 : Rethel

Journée du 25 aout : Rethel

Charles Habeneck :

Nous séjournâmes une journée entière à Rethel. L’empereur y était : il demeurait à la sous-préfecture. Les habitants attendaient sa sortie et contemplaient de temps à autre quelque grand larbin tout badoré qui apparaissait majestueusement.

À Rethel, un de nos aumôniers alla voir ce sinistre Napoléon III et lui raconta ce que nous avions vu et le renseigna sur les forces prussiennes ; l’homme ne l’écouta pas.


Abbé Emmanuel Domenech :

Le lendemain, on nous apprit que nous ferions séjour à Réthel. Il me parut étrange qu'on perdit ainsi vingt-quatre heures dans une petite ville lors que nous aurions dû nous avancer à marches forcées. Sans doute, on voulait, sans en avoir l'air, livrer bataille à l'ennemi dans les magnifiques défilés de l'Argonne. N'étant point chargé des destinées de la France, je me contentai de crayonner mes impressions, de chercher des nouvelles et de visiter les curiosités de la ville.

On sait que Réthel, chef-lieu de sous-préfecture et situé sur l'Aisne, contient une population d'environ huit à dix mille âmes. Son histoire est fort curieuse, et son église très-remarquable. En 970, Adalberon, archevêque de Reims, donna cette église avec plusieurs autres domaines à l'abbaye de St Denis. Reconstruite en 1279, agrandie en 1440, elle était dans l'origine une collégiale. Les armes de Réthel sont : de gueules à deux râteaux démanchés posés en face l'un sur l'autre, c'est dire que l'agriculture et le jardinage ont toujours été les principales ressources du pays.

Comme toujours, Lançon a un problème sufr les dates.
CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

En parcourant la ville, je rencontrai à chaque instant de vieilles connaissances du Mexique qui me broyaient les mains en signe d'amitié. Ici, c'était le colonel Jamin de Fresney, du 8° chasseur à cheval, qui devait trouver la mort à Mouzon, à quelques pas de l'endroit où nous nous fîmes nos adieux pour la dernière fois : là, c'était le colonel de Quélen, du 4º chasseur d'Afrique, que je retrouvai plus tard prisonnier à Sedan, etc. Je passai la journée à saluer les uns, embrasser les autres, refuser l'absinthe à celui-ci, un bock à celui-là... Oh ! la drôle de vie que celle d'un vieil aumônier qui retrouve, dans une nouvelle campagne, des amis, des camarades avec lesquels il a déjà partagé les dangers et les fatigues de la guerre. Des membres du Cercle de la ville qui avaient lu plusieurs de mes ouvrages, m'offrirent un biscuit, par l'entremise de Vatrin, lieutenant aux cent-gardes, officier distingué, mais dans un poste désagréable pour celui qui voulait de l'avancement.

Il était quatre heures du soir et je n'avais pas encore déjeuné ; ayant soif et faim, étant curieux de connaître la tournure de mes lecteurs, j'acceptai le biscuit qui fut trempé dans d'excellent madère et assaisonné d'une conversation très-attrayante.

En sortant du Cercle, je tombai dans les bras de mes quatre mousquetaires, je veux dire de mes quatre zouaves qui m'invitèrent à dîner chez leur hôte, M. le licencié Chépy. À Reims, je les avais revus en compagnie de Claretie, Edmond Texier, Amédée Achard et d'autres reporters avec lesquels je passai une soirée charmante. Robert Mitchell avait toujours son sac en horreur, mais son sac et lui commençaient à faire meilleur ménage. Robert et ses trois amis étaient de fort mauvaise humeur ; en attendant de pouvoir rejoindre leur régiment qui se trouvait à Metz, ils avaient demandé à être incorporés au 1er zouave, afin d'aller plus tôt au feu. On leur répondit que les soldats de la garde ne pouvant être incorporés dans la ligne, ils se raient mis en subsistance au bataillon des grenadiers, alors au quartier-général. Ils ne redoutaient que cela, mais ils furent obligés d'obéir aux règlements. Dura lex, Sed lex. Pour les consoler on leur promit de ne point les épargner quand viendrait l'heure des combats. Quand cette heure arrive, les généraux, hélas ! ne songent guère à ces détails !

Mes quatre amis avaient les illusions de l'enthousiasme, aussi, leur apprentissage du métier des Armes, fut-il cruel pour eux, car il fut triste, pénible, des plus fatiguant et sans gloire, mais non sans mérite. Si plus tard quelqu'un leur jette la pierre, on peut être certain que ce seront les hommes de Châtillon, du Bourget, ceux qui tournaient le dos à l'ennemi dès qu'ils entendaient le bruit du canon ou les ignobles créatures qui préféraient attaquer l'Hôtel-de-Ville et piller les caisses publiques que se battre contre les Prussiens.

Un voltigeur de la garde, également en subsistance au bataillon des grenadiers, s'était chargé de la popotte des quatre zouaves, et partageait leur bonne et mauvaise fortune. À Châlons, il avait acheté trois poules dont deux furent mangées en route ; la troisième, maigre et noire de plumage, fut réservée pour un jour de disette. Le voltigeur ayant trouvé les deux premières trop dures, crut rendre la troisième plus tendre, en la tuant longtemps d'avance ; pour l'occire, il prit la poule de la main gauche et lui tordit trois ou quatre fois le cou, de la main droite, comme s'il voulait le transformer en tire-bouchon. La poule se laissa faire, n'étant point de force à résister à la poigne d'un voltigeur, puis, quand il eut fini, elle se détordit ou se déroula le cou, et se remit à manger sans paraître éprouver la moindre indisposition ; seulement, sa voix devint rauque. À Réthel, elle pondit deux ou trois œufs, et chantait faux.

Ce même jour, je fis la connaissance de M. Moullin, de l'Univers illustré, dessinateur attaché au quartier-général. Sachant que j'étais aumônier de l'ambulance de la presse, M. Moullin me dit que l'empereur serait d'autant plus heureux de me voir que les questions militaires ne m'étant point étrangères, je pourrais donner, à propos de notre voyage en Allemagne, des renseignements fort utiles à l'état-major. En effet, ayant été présenté au général Castelnau qui me reçut très-bien, quoique mal mené dans mon Histoire du Mexique, ce général me pria de l'attendre une minute pour avertir Napoléon de mon arrivée.

L'empereur me fit immédiatement entrer dans son cabinet et je restai plus d'une heure à causer avec lui. Cette longue conversation n'a certainement été d'aucune utilité pour la campagne, mais elle m'a confirmé un fait qui m'avait été déjà révélé, c'est que les courtisans de Napoléon III n'avaient point habitué ses oreilles au langage de la franchise et de la vérité.

On sait que le prince impérial avait suivi son père à Metz et l'accompagnait encore : en présence des dangers exceptionnels qui nous menaçaient, on dit que le maréchal Mac-Mahon insista vivement pour qu'il fût éloigné du théâtre de la guerre. Sur ses instances, l'empereur fit partir son fils de Réthel pour Mézières, d'où il se rendit en Belgique après la capitulation de Sedan. À ce sujet, je me rappelle un incident qui mérite d'être rapporté.

Étant à Reims, un de mes amis en situation de savoir bien des choses peu connues du public, sur la politique gouvernementale, me rencontra par hasard et m'assura que le jeune Daru, courrier du cabinet, apportait à l'empereur une dépêche fort désagréable.— Ce que vous m'annoncez, lui dis-je, me fait supposer que vous en savez davantage, et que vous pourriez me dire le contenu de cette dépêche.

— Bah ! tôt ou tard vous l'apprendrez, me répondit-il, je puis donc vous le dire. En substance, cette · dépêche dit à l'empereur qu'il n'y avait plus qu'un moyen de sauver sa dynastie, c'était de mettre le prince impérial en sûreté, entre les mains d'un homme de confiance, et que lui , l'empereur , se mit à la tête de ses troupes et se fit tuer à la première occasion.

Je ne sais si mon ami était bien informé, mais après m'avoir fait cette confidence, il m'affirma que le jeune prince ne resterait pas à l'armée. Aussi, quand je le vis partir de Réthel, je crus un instant que l'empereur suivrait le programme qu'on lui en voyait des Tuileries. Mon illusion fut de courte durée.

Un autre départ qui nous touchait de plus près fut celui de notre chef comptable, M. Truchot, lequel ne pouvant s'accorder avec M. Sée, revint à Paris, et fut remplacé par M. Schlumberger, fils d'un de nos plus grands industriels d'Alsace. Il est fâcheux qu'on n'ait pas limité le rôle de nos chirurgiens en chef à la direction du service médical, à la représentation et au mouvement des ambulances, pour laisser aux chefs comptables l'administration de toute la partie financière et matérielle. Quand nos chirurgiens en chef se mêlaient de tous les détails et des détails de tout, les services restaient en souffrance et le mécontentement devenait général. Quelques-uns passaient leur temps à cavalcader sur les grandes routes et à ne rien faire ; on les a décorés ; d'autres ont fait noblement leur devoir, mais on les compte !

CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris