Signature d'Auguste Lançon

Auguste Lançon - Journée du 24 aout 1870 : en route pour Rethel

Journée du 24 aout : en route pour Rethel

Abbé Emmanuel Domenech :

Le lendemain, M. Sée et plusieurs d'entre nous, allèrent à Heutrégiville faire la connaissance du général Lebrun qui ne se doutait pas le moins du monde que nous fussions attachés à son corps d'armée !

CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

On a si souvent parlé du curieux spectacle offert par un vaste camp militaire que je ne reviendrai pas sur ce sujet; mais ce que je voudrais pouvoir dépeindre, c'est le coup d'œil présenté par cet immense défilé d'environ 100,000 hommes allant au combat. Ces masses de chevaux, ces canons, cette foule, grise, rouge, sombre serpentaient sur ces plaines sans fin, ondulées d'un horizon à l'autre et parsemées de bois touffus. Quelle scène grandiose, imposante ! En voyant ces escadrons et ces régiments, les uns graves et silencieux comme des hommes qui marchent à la mort, les autres gais et chantant des chants patriotiques comme des hommes qui courent à la victoire, nous étions loin de nous douter qu'une série de fautes inimaginables allaient jeter vivante et prisonnière cette armée dans les mains prussiennes !

Pendant cette même matinée, les maraudeurs du camp tuèrent dix à douze soldats, en chassant des lièvres ; on fut obligé de leur envoyer une compagnie de tirailleurs et de la gendarmerie pour faire cesser cette chasse meurtrière. Un soldat se brûla la cervelle au moment du départ, en dehors du camp. Nos infirmiers allèrent chercher son corps pour le remettre à l'autorité municipale. À l'instar de Gribouille, qui se mettait à l'eau pour ne pas être mouillé, ce malheureux s'était tué pour ne pas se battre. Succombait-il à une monomanie ? C'est probable. Un fait étrange, déjà constaté, c'est qu'au commencement de chaque campagne on voit des soldats se suicider, et le suicide devenir épidémique dans les armées.


Charles Habeneck :

Notre ambulance, elle, avait été attachée au 12e corps, général Lebrun. Tous les corps étaient confondus, mêlés, le 24 août au matin, dans la plaine, aux environs d’Heutregiville, sur les bords de la route de Rethel ; à l’horizon, les bois, l’éternelle route des Prussiens. L’été, trop sec, avait déjà donné des teintes rousses aux feuilles. On venait de faire le café, les feux fumaient encore, les clairons rappelaient. L’armée se mettait en marche, lorsque nous vîmes accourir, effaré, un soldat du 88e. Il nous raconta qu’à un kilomètre de là, dans un taillis de châtaigniers, un de ses camarades venait de se tuer. Je partis de suite avec un brancard, Chemin faisant, j’interrogeai le soldat sur les causes du suicide.

— Je n’y comprends rien, me dit-il ; nous avons pris la goutte ensemble il y a une heure ; il était gai.

Nous arrivâmes au taillis ; le malheureux avait passé une baguette de jonc dans la gâchette de son chassepot et s’était fait sauter la cervelle. Il avait dans la tête un trou à fourrer le poing. Des camarades, d’un œil stupéfait, le regardaient, gisant, les bras étendus sur la mousse verte. Cette mort les épouvantait.

Pourquoi s’était-il tué ? Par peur ? Par dégoût ?

On n’en savait rien. Chose étrange que cette mort d’un jeune homme à la veille de la bataille !

Personne n’osait le toucher, je donnai l’exemple ; nous le chargeâmes sur le brancard et revinmes à travers champs, lentement, car les morts sont lourds. Un régiment qui passait nous barra le chemin ; c’était le 88e , superbe d’allure et de tenue. Il défila devant le brancard. Chaque peloton lançait des regards tristes sur le cadavre, dont la paille ne suffisait pas à cacher le pantalon rouge. La déclaration faite au colonel, son livret, son argent et ses armes rendues, nous creusâmes un trou près d’une haie. Il s’appelait Dambreville, était de Beauvais et avait 22 ans.


Eugène Véron, La Troisième Invasion :

Un autre fait bien significatif se produisit à quelques pas de là, à Heutrégiville, où une partie de l'armée avait passé la nuit du 23 au 24 août. Au moment de partir, un soldat s'éloigna du campement et se tira un coup de chassepot dans la tête. Les infirmiers de la 2e ambulance allèrent ramasser son corps et le remirent à la mairie d'Heutrégiville. Le malheureux s'était tué pour ne pas aller se battre. Il avait mieux aimé en finir tout de suite que de supporter plus longtemps les angoisses et les terreurs qui l'assiégeaient. Se suicider par peur d'être tué, cela paraît d'abord assez étrange, et cependant le fait n'est pas aussi rare qu'il semblerait devoir l'être. Il est même fréquent dans les armées que ne soutient plus la confiance et qui se sentent vouées à une destruction prochaine. Mourir pour mourir, mieux vaut mourir tout de suite que de prolonger une existence dans laquelle l'espérance ne trouve plus où se rattacher et qui ne peut qu'ajouter, à l'horreur toujours présente de la mort inévitable, une série intermédiaire de souffrances et d'angoisses également fatales. C'est un état particulier de l'âme qui ressemble à l'hallucination et qui parfois devient épidémique dans les armées après les grands désastres.

Voilà où nous en étions après deux étapes. Il devenait de plus en plus manifeste qu'il aurait fallu laisser à nos soldats le temps de se refaire, ce qui n'était possible qu'en les ramenant sous Paris. Il était temps encore de prendre ce parti. Mais on ne le voulait pas.


Abbé Emmanuel Domenech :

En passant à la tête de sa brigade, le général Cambriels vint saluer en nous les représentants de la presse française, et nous remercier de notre dévouement. Son exemple fut suivi par le commandant de l'artillerie de notre ancien corps d'occupation à Rome et par plusieurs autres officiers qui, inspirés par les mêmes sentiments, vinrent nous serrer la main. Des gendarmes arrivèrent ensuite nous prier de reconnaître cinq individus arrêtés dans les circonstances suivantes et qui disaient appartenir à notre ambulance.

Un de nos infirmiers, nommé Gordon , vraie bouteille ambulante, toujours pleine et toujours s'emplissant, passait gaîment sa vie dans un état fort voisin de l'ivresse. A Lavannes, il s'était attardé, se trompa de chemin quand il voulut rejoindre nos colonnes, et tomba dans les mains de la gendarmerie. Gordon fut insolent, et le digne émule de Pandore le prenant pour un espion, le coucha en joue pour le mettre à la raison : heureusement, le brave commandant Lubet, grand-prévôt du 12° corps, passait par là, d'un coup de canne il releva la carabine du gendarme, et fit conduire maître Gordon au camp.

Quatre infirmiers, également en retard pour cause de boisson, prirent fait et cause pour leur camarade et le réclamèrent sur un ton qui n'avait rien de commun avec la politesse. Comme ni les uns ni les autres n'avaient aucun papier pour constater leur identité, ils furent tous faits prisonniers et ne furent rendus à la liberté que lorsque nous les eûmes reconnus. Le danger qu'ils avaient couru et la faim qui les talonnait les corrigèrent un peu, mais pas pour longtemps.

CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

À trois heures de l'après-midi, le grand-prévôt nous fit entrer dans la colonne à notre place de marche. La route, à moitié effondrée par les voitures de tous genres et l'artillerie était, en outre, encombrée par tous les accessoires qui suivent une armée. Le désordre et la confusion arrêtaient et coupaient la colonne à tout instant. Dans les fossés, et sur les talus qui bornent les chemins, de nombreux traînards se reposaient ou dormaient sans être inquiétés par la maréchaussée ; des soldats ivres, sans sac ou sans fusil nous regardaient passer avec cet œil terne et vague qu'ont les ivrognes.

Un tel relâchement dans la discipline nous faisait déjà prévoir de grands malheurs.

Avant la nuit nous vîmes arriver de nouveau la pluie qui nous avait ménagés pendant le jour. De longues lignes de feu nous indiquèrent que les premiers corps arrivés à Réthel campaient près de la ville ; d'autres étaient encore derrière nous et ne firent probablement la soupe qu'à minuit.

Tous les cent mètres nous nous arrêtions une heure, et pourtant on voyait près de soi les becs de gaz de Réthel.

Si nous étions, sur les routes, pressés comme des sardines dans leur boîte, nous ne paraissions point pressés d'arriver. Des détachements de fantassins et de cavaliers allaient, venaient, augmentaient le désordre, augmentaient la confusion et rendaient impossible la circulation. La 5e ambulance marchait devant nous; quand elle entra dans la ville, ses infirmiers allumèrent des torches qui répandaient des clartés sinistres dans les rues et sur les habitants. Enfin, nos voitures s'arrêtèrent sur une petite place en face de l'école des Frères. J'y trouvai un charmant abbé du nom de Balthazart, qui m'offrit l'hospitalité, j'acceptai et fus me coucher. Il était près d'une heure du matin.