Signature d'Auguste Lançon

Auguste Lançon - Journée du 23 aout 1870 : avec le 12e corps

Journée du 23 aout : avec le 12e corps

Abbé Emmanuel Domenech :

Le lendemain, à sept heures du matin, j'allai voir l'archevêque de Reims, dans une tenue de voyage qui laissait beaucoup à désirer, au point de vue de l'étiquette ; en outre, j'étais inondé, ruisselant, pour être resté cinq minutes sous une pluie torrentielle. Monseigneur me reçut immédiatement et me retint près d'une heure à causer, avec une intimité fraternelle, de la situation et de nos mouvements militaires. Je tenais à constater cet accueil sympathique et cordial, peu commun parmi nos prélats. Le pauvre archevêque ne s'attendait guère alors à loger bientôt le roi de Prusse et à toutes les grossières incongruités que se permit son hôte royal.

Dans la journée nos cochers, complètement ivres, nous abandonnèrent, simplement pour nous jouer un mauvais tour. Nos fourgons étaient encore sur le train qui nous avait amené de Châlons ; les employés du chemin de fer, trop peu nombreux pour le surcroît de travail que leur imposait la présence de l'armée, nous laissèrent décharger nous-mêmes nos voitures. Grâce à l'aide d'un truc, des officiers d'artillerie et de plusieurs artilleurs en train de décharger des canons et de les mettre sur leurs affûts, cette opération fut vite terminée, et vers cinq heures du soir, nous fûmes en mesure de suivre l'armée, en marche dès le matin.

Nous allions à Heutrégiville où devait camper le 12e corps auquel nous étions attaché et que nous suivions. Les autres corps se dirigèrent sur Bethonville, ligne parallèle à la nôtre, mais plus au sud. La veille de notre départ, le maréchal paraissait hésiter encore sur la route qu'il devait prendre ; il télégraphia au ministre de la guerre que le maréchal Bazaine comptait toujours opérer son mouvement de retraite par Montmédy : « Par suite, ajoutait-il, je vais prendre mes dispositions pour me porter sur l'Aisne. »

À la suite de cette nouvelle décision, et, sans doute aussi pour mieux se ravitailler, le maréchal fit diriger l'armée sur Réthel où elle arriva le 24 au soir, c'est-à-dire qu'elle mit deux jours pour faire trente-deux kilomètres !

Nous étions loin d'aller au pas gymnastique, et nous avions l'air de dire aux troupes du prince royal, en parodiant le mot de Fontenoy :

Messieurs les Prussiens, passez les premiers !

Dès le matin du 23, au moment où notre armée se mit en marche, il commença à pleuvoir. La pluie, l'artillerie, les voitures du train et celles de réquisition eurent bientôt métamorphosé le macadam en une couche pâteuse, gluante qui rendait la marche des hommes et des chevaux excessivement pénible et lente. Le soir, nos attelages étant trop fatigués pour arriver à l'étape, nous fûmes forcés de nous arrêter à Lavannes.

En chemin, nous avions été témoins d'infractions très graves à la discipline. Des traînards, échelonnés en très grand nombre, s'enivrèrent dans les cabarets, puis, tiraient des coups de fusil par ci, par là ; d'autres chassaient sans songer à la portée des chassepots. Deux soldats en train d'allumer leurs pipes furent frappés de la sorte ; l'un tomba raide mort, le crâne brisé par une de ces balles, l'autre eut le cou traversé. Trois ou quatre accidents semblables, arrivés par ces imprudences, eurent lieu dans la soirée.

Entre Reims et Lavannes, 24 août 1870

Lavannes est un petit village où nous eûmes bien de la peine à trouver un logement pour tout le personnel de notre ambulance; néanmoins, le curé, le maire et quelques habitants réussirent à nous procurer les moyens de ne pas coucher à la belle étoile.


Charles Habeneck :

C’est de Reims, le 21 et le 22 août, que toute l’armée se mit en marche. On était 120, 000 hommes ; mais le gâchis était tel qu’on se serait cru le double ou le triple. Soldats, officiers, généraux, tout le monde avait perdu la notion de sa place de bataille. On se courait les uns après les autres sans se retrouver. N’importe, on avait confiance. Le mouvement tournant ! il n’était question que de cela dans les rangs. Jonction avec Bazaine ; on leur tombe dessus, on les écrase : vive la France !

Nous autres qui, faits prisonniers le 11, au combat de Dieulouard, avions traversé l’armée prussienne, conduits à coups de poings, nous étions moins confiants, mais le soldat, lui, en majorité, croyait au succès.

D’ailleurs il faisait beau ; en route, on chassait. Malheureusement nos troupiers connaissaient mal la portée de leurs armes. On tirait sur : un lièvre, on tuait un camarade. Alors des accès de tristesse effroyables, des paniques ; on criait : « Les Prussiens ! les Prussiens ! » Ce n’était rien, et cependant ils n’étaient pas loin ; on ne les voyait pas, mais ils nous suivaient avec une précision mathématique. En somme, un état de surexcitation anormale.

La conscience du danger, sans la notion.


Eugène Véron, La Troisième Invasion :

Entre Lavanne et Heutrégiville, la deuxième ambulance de la Presse rejoignant le 12e corps, auquel elle était attachée, fut reçue à coups de fusil.

L'uniforme bleu et noir des ambulanciers les faisait prendre pour des Prussiens, ce qui, du reste, arriva plus d'une fois dans cette campagne. D'un autre côté, les soldats avaient si peu de confiance dans leurs chefs qu'ils s'attendaient continuellement à être surpris. Ils voyaient les Prussiens partout, et ils ne trouvaient rien d'extraordinaire à ce qu'ils pussent être atteints par eux à 12 kilomètres de Reims. Or, il ne s'agit pas ici de recrues, de soldats inexpérimentés et par conséquent faciles à effrayer. Ceux qui, à moins d'une étape de Reims, prenaient les ambulanciers pour des Prussiens, étaient des soldats de l'infanterie de marine, ceux-là mêmes qui, à Bazeilles, devaient infliger des pertes si cruelles aux Bavarois, les camarades de ceux dont le courage opiniâtre et la ferme discipline devaient plus tard faire l'admiration de Paris assiégé.

Il fallait que le moral de l'armée fût bien bas pour que de pareilles troupes se laissassent émouvoir et tromper comme des conscrits.