Signature d'Auguste Lançon

Auguste Lançon - Journée du 22 août 1870

Journée du 22 août : Jules Claretie, Charles Habeneck et Lançon se croisent à Reims

Abbé Emmanuel Domenech :

Le 22, nous déjeunâmes à Thuisy avec du lait, de la soupe à l'oignon et du café, c'est-à-dire avec trop de liquide et pas assez de solide. Ayant passé la nuit précédente dans un wagon destiné aux bœufs et aux chevaux j'avais eu froid ; n'ayant pas dîné la veille, j'avais faim ; ce déjeuner, quoique fort maigre était donc bien venu ; aussi, quand nous nous remîmes en route, j'étais rompu, mais la vie militaire ne me paraissait pas encore sous des couleurs trop sombres, Dans les solitudes américaines j'avais éprouvé des privations et des fatigues autrement sérieuses et qui me rendaient peu sensibles à celles de cette campagne.

Vers dix heures du matin, notre train s'arrêta à trois ou quatre kilomètres de la gare de Reims ; comme il menaçait de prendre racine en cet endroit, nous nous rendîmes à pied dans la ville. Là, on nous apprit que notre ambulance était définitivement attachée au 12° corps, commandé par le général Lebrun, et que nous partirions le lendemain avec l'armée pour Réthel. Nous accueillîmes tous avec bonheur cette nouvelle. Désormais, nos ennuis et nos misères allaient avoir un but utile.


Jules Claretie :

En campagne

L'Illustration - 27 août 1870

Reims, 22 août 1870

C'est de Reims maintenant que le hasard de la campagne fait, vous écrire — de Reims où j'assiste à cette épouvantable scène, toujours la même et toujours navrante que je rencontre de route en route et de gare en gare à Sarreguemines, à Metz, à Châlons, partout, le départ, la fuite rapide, l'adieu mouillé de larmes, l'approche de l'ennemi, en un mot — et ce mot dit tout — l'invasion.

[…]

Les paysans, notre collaborateur Lançon vient de les voir, en Lorraine, sous le coup de l'invasion : tout à l'heure, à la gare, j'allais chercher les journaux de Paris, lorsque j'aperçois, entrant dans Reims, cette ambulance de la presse que les Prussiens ont arrêtée, expédiée sur Cologne, puis sur la Belgique, et de deux côtés je m'entends appeler.

C'étaient Lançon et Ch. Habeneck, tous deux en uniforme de volontaires infirmiers, ayant quitté plume et crayon pour porter secours aux blessés.

Le képi de drap à croix rouge leur sied bien. Ils reviennent tous deux d'Allemagne. Arrêtés à Thiaucourt, je crois, ils ont été, de Pont-à-Mousson, dirigés sur la Prusse. Et quelles mésaventures ! Lançon les contera sans doute aux lecteurs de l'Illustration.

Je l'ai écouté, disant avec sa verve rude ce qu'il avait vu, comme il l'avait vu. Cela est formidable, et l'affliction vers l’Est, est au comble. Les Prussiens, comme une nuée de sauterelles, s'abattent sur le pays et partout font table rase. Les paysans, qui hochaient la tête il y a trois semaines (trois semaines, quelle rapidité, quel mauvais rêve !) lorsqu'il fallait vendre leurs denrées aux soldats français, écrasés de réquisitions par l'ennemi, courbent le front et pleurent. Au reste, presque tous ont fui. Dans les villages, les femmes restent seules, admirables de résolution et de courage. À Luppy, un officier de uhlans lève sur la tête d'une vieille femme une canne plombée.

— Un café ! dit-il en français.

— Je n'en ai pas.

— Il m'en faut, ou je te brise...

— Soit ! dit-elle, mais regardez que j'ai des cheveux blancs.

L'officier alors baisse sa canne levée et, sortant de la ferme :

— Allons, réplique-t-il insolemment, eh ! bien, la vieille, je vais en prendre à Paris.

Le témoin de la scène, un infirmier français tout prêt à casser la tête à cet homme s'il eût frappé cette femme, marmotte tout bas sur le passage du uhlan :

— À Paris ! peste ! Il paraît que celui-là aime le café froid ! Il a du temps à attendre !

Hélas ! oui, on se venge d'un mot. L'esprit et la riposte des lèvres n'abdiquent pas. Mais l'ennemi avance. Il casse, détruit, se plaît à émietter les choses : « Ce qu'ils n'emportent pas, me disait Lançon, ils le brisent. » Il a vu des hussards de Brunswick se chauffer avec le bois des celliers, avec les meubles des gens ; il a vu forcer des serrures à coups de baïonnettes, emporter des couverts, voler, en toutes lettres, voler. Allons, aux armes ! ce sont les barbares qui viennent.

Derrière leur armée d'immenses files de voitures, de calèches, des nuées de gens en blouses. De bourgeois, s'avancent, prêts à tout prendre et atout emporter. Ce peuple d'affamés se rue au repas immense. C'est farouche. la venue de ce fleuve humain. À tout prix contre Paris soulevé, décidé, armé, il faut que le flot se brise et disparaisse en écume.

L'ambulance de la presse a vu défiler devant elle l'armée allemande tout entière. Ce qui a frappé nos amis, c'est la contenance automatique mais mathématique de ces soldats. « Ils marchent, me disait Habeneck, en regardant devant eux d'un air égaré, comme des gens qui aperçoivent quelque chose que nous ne voyons pas. » J'imagine qu'il y a une certaine inquiétude dans leur audace. Ils ne sont pas encore revenus de l'alarme que leur causaient ces hommes noirs d'Afrique dont, disaient-ils là-bas, Strasbourg était plein. Ils se hâtent dans leur victoire comme des gens qui marchent en plein rêve et qui tremblent de s’éveiller.

Jules Claretie

Abbé Emmanuel Domenech :

Dans l'après-midi du 22, au moment où l'on faisait la distribution de la soupe, deux de ces honorables émissaires de M. de Bismark, voyant un général, pensèrent que c'était le maréchal Mac-Mahon, et lui tirèrent deux coups de révolver. Une balle se perdit en l'air, et l'autre alla frapper à la tempe un soldat du 52° de ligne qui fut aussitôt transporté au lazaret de la gare où nous étions avec une ambulance Suisse. La Prusse, paraît-il, voulait faire assassiner le maréchal pour se débarrasser de lui ; du reste, les moyens employés par les Prussiens pendant la campagne et surtout après Sedan, pour nous vaincre et nous réduire, ont toujours été marqués du sceau d'une dignité et d'une loyauté semblables.

Le soir de l'attentat contre la vie du maréchal, le proviseur du lycée vint nous offrir les lits de ses écoliers, en vacances, pour passer la nuit. Nous acceptâmes avec empressement l'hospitalité du proviseur, car les deux nuits passés en chemin de fer nous avaient très fatigués.