Signature d'Auguste Lançon

Auguste Lançon - journées des 20 et 21 août 1870 : l'attente à Reims

Journées des 20 et 21 août : l'attente

Charles Habeneck :

De Reims, sans nous laisser le temps de respirer, on nous expédia sur Châlons. Tout cela s'exécutait au milieu d’un désordre sans nom. Nous restâmes pendant trois heures à la gare : quoiqu'au milieu du mois d'août, on gelait. La nuit, on n’a jamais chaud. Le matin, nous nous en allâmes avec quelques hommes et parvînmes à conquérir une soupe à l’oignon, que nous fîmes nous-mêmes. Sur les dix heures, le bruit commença à courir que les Prussiens arrivaient. Ce fut une véritable panique. Les papiers de la préfecture, les dossiers des notaires, la poste et son maté riel, tout cela s’emballait tant bien que mal, les femmes criaient, les gendarmes faisaient leurs paquets. Un cheval ne pouvait passer dans la rue sans que l’on crût à l’arrivée des uhlans.

D’heure en heure, des trains partaient pour Reims. Il nous fallut attendre notre tour. Au tour de la gare se pressait une foule bigarrée de civils et de militaires. L’armée française était suivie, elle aussi, de personnages étranges, de nationalités indéfinissables.

J’étais en train de prendre mon café lorsque mes yeux s’arrêtèrent sur une figure qu’il me sembla reconnaître.

Huit jours auparavant, notre ambulance sortait de Pont-à-Mousson, lorsqu’un paysan d’aspect assez étrange, se disant égaré, s’obstina à marcher avec nous. Après lui avoir fait de nombreuses observations, on finit par le tolérer. Il disparut sans que nous ayons su comment.

Cet homme était là, maintenant devant moi, rasé, mais reconnaissable.

Je lui adressai la parole. Il se troubla. Il est certain que le chemin fait par lui, la traversée des lignes françaises et prussiennes dans un dé lai aussi court, étaient chose extraordinaire. Je prévins immédiatement un officier de gendarmerie, qui interrogea notre homme. Il avait des papiers en règle, venait des Vosges, et allait en Touraine. Tout était suspect en lui, car il avait été forcé d’avouer qu’il nous reconnaissait.

L’officier de gendarmerie n’osa pas l’arrêter. C’est incroyable le nombre d’espions entrés ainsi en France.

Enfin nous partîmes pour Reims. De Châlons à Reims, il y a 26 kilomètres. Nous mîmes 25 heures pour les faire. À 2 kilomètres de Reims, notre train était quatorzième pour entrer en gare.


Abbé Emmanuel Domenech :

Pour aller à Châlons, où se reformait l'armée, nous prîmes la route de Laon et de Reims. Avant d'arriver à Châlons, nous fûmes forcés d'attendre pendant sept heures l'évacuation de plusieurs trains militaires, de sorte que nous n'arrivâmes à la gare qu'à trois heures du matin, transis de froid. Aussitôt que M. Zborowski vit poindre le jour, il se rendit en ville pour y chercher du logement et des vivres. Il revint en suite et nous dit que la garnison, l'administration, le service des postes et des télégraphes allaient évacuer Châlons, à midi, parce que les Prussiens arrivaient, et que nous n'avions rien de mieux à faire que de retourner à Reims où notre ambulance serait attachée à l'armée de Mac-Mahon.

Nous reprîmes donc le chemin de fer dans la journée du 20 à deux heures de l'après-midi. Au moment de monter en wagon, je me sentis pressé par les bras de mon ami Robert Mitchell qui s'était engagé dans les zouaves de la garde avec Paul de Cassagnac, Carette et Froment. Les espions étaient alors à l'ordre du jour ; on venait d'arrêter sous mes yeux deux Allemands vêtus, l'un en capitaine de chasseurs d'Afrique, et l'autre en lieutenant d'infanterie. Les gendarmes sont généralement soupçonneux, en voyant des zouaves de la taille de MM. Mitchell et Cassagnac, ils conçurent des doutes sur leur droit à l'uniforme et leur demandèrent leurs papiers. Ni l'un ni l'autre n'en avaient. Carette le comptable de ce quatuor avait les papiers et l'argent, je courus lui demander les feuilles de route de ses deux amis ; les gendarmes s'aperçurent alors qu'elles ne portaient pas de signalement ; c'était grave, néanmoins, ils relâchèrent, non sans mauvaise humeur, les deux engagés volontaires. L'évacuation de Châlons forçant les quatre zouaves d'aller à Reims, je les priai de prendre notre train et je mis leurs sacs et leurs fusils dans le wagon destiné à notre piqueur et nos cochers.

À la première station, M. Carette qui avait déjà fait la campagne d'Italie et n'aimait pas voyager sans sa « clarinette » voulut aller la chercher ; j'y fus à sa place et ne trouvai plus ni fusils, ni sacs. Le piqueur, croyant à une méprise, les avait remis à terre dans la gare, au moment où le train se mettait en marche. Je télégraphiai de suite à Châlons ; peine perdue ; mes amis inquiets durent retourner à pied chercher leurs sacs et leurs fusils. J'étais désolé de cet incident, car, en quittant Paris, j'avais laissé Mitchell au lit, crachant le sang à pleine cuvette et je craignais qu'un excès de marche le fit retomber malade ; il avait déjà fait le matin une longue étape, ainsi que ses compagnons, mais je ne pus leur éviter cette nouvelle fatigue, et dus les laisser repartir.

De Châlons à Reims, on fait la route à pied en quelques heures ; nous mîmes deux jours et deux nuits pour faire ce trajet en chemin de fer ! C'est raide, mais c'est exact. En passant devant le grand Mourmoulon, pendant la nuit, nous aperçûmes les clartés lointaines du feu mis aux barraques du camp et aux meules de paille et de foin. Il est probable que les voitures manquaient pour transporter à Reims ce fourrage dont notre cavalerie avait besoin ; mais quand l'ordre fait défaut dans une armée, dans une administration, il s'y passe bien des faits de semblable gaspillage, alors imposé par les nécessités de la guerre.