Signature d'Auguste Lançon

Auguste Lançon : Journée du 19 aout 1870 : retour en France

Journée du 19 aout : retour en France

Abbé Emmanuel Domenech :

En descendant à la salle à manger, vers cinq heures du matin, pour prendre une tasse de café, nous trouvâmes l'abbé de Beuvron que les journaux, bien informés, avaient tué à Reichshoffen, tandis qu'il administrait un blessé. Cet excellent aumônier accompagnait deux intendants et une vingtaine de chirurgiens militaires, pris avec lui, et qui ne firent nullement attention à nous. J'avais la simplicité de croire qu'à l'étranger, tout Français devait être heureux de revoir des compatriotes, des compagnons d'infortune, mais j'avais compté sans l'uniforme. Il paraît que l'uniforme produit des contractions du cœur, chez certains individus. Je les plains. Partis de Cologne, à six heures du matin, nous traversâmes Aix-la-Chapelle, sans descendre de wagon, et bientôt nous entendîmes crier : « Vive la France ! Vive les Français ! » C'étaient des Belges qui n'attendaient pas notre arrivée à Verviers, pour nous souhaiter la bienvenue sur leur territoire. Franchement ce voyage à travers les lignes prussiennes, commencé d'une aussi triste façon, continué au milieu d'incidents aussi singuliers, et terminé de la sorte, constituait une étrange épopée qui devait former la page la plus pittoresque de l'histoire de notre ambulance.

Les intendants qui voyageaient avec nous, depuis Cologne, emmenaient environ soixante-dix infirmiers, auxquels ils oublièrent de donner à manger pendant vingt-quatre heures. À Verviers, j'allai de suite, au nom de la presse, acheter une trentaine de pains que je distribuai à ces malheureux, ainsi qu'un énorme panier de bouteilles de vins vieux que le bon curé de cette ville me fit remettre. Comme on le pense, cette distribution fut accueillie avec joie. En quittant Verviers, la population réunie à la gare, nous salua aux cris de : « Vive la France ! Vive l'ambulance de la presse ! » Cris qui furent répétés sur toute notre route, et particulièrement à Liège, Namur et Charleroi.

Dès notre arrivée sur le territoire Belge, nos poitrines jusqu'alors opprimées par la vue des Prussiens, se dilatèrent; nous respirions à pleins poumons, avec délice, l'air libre de cet heureux pays, car nous sentions que des cœurs amis battaient pour nous chez ce peuple, dont le sort est vraiment digne d'envie. À Charleroi, les ouvriers et les gamins quittaient leurs usines pour venir nous acclamer à notre passage, et jetaient en l'air leur cas quettes en signe de réjouissance. Le peuple belge prenait notre cause tellement à cœur que, faute de victoires réelles, il nous prêtait des succès fantastiques. Après tout, on comprend que s'il se méfiait de Napoléon, il ne devait pas chérir la Prusse, depuis qu'il savait ce que M. de Bismark avait voulu faire de la Belgique. Enfin, le 19 août au soir, nous arrivâmes à Jeumont, ville française ; nous y fûmes reçus non pas avec enthousiasme, mais avec délire.

[...]

En apprenant l'arrivée de l'ambulance de la presse faite prisonnière par les Prussiens, le propriétaire du buffet de la gare, aidé de la population de Jeumont improvisa un repas qui fut cuit, servi et mangé avec une étonnante rapidité. La salle du buffet était envahie par une multitude d'hommes et de femmes qui, tous à la fois, nous demandaient des détails sur ce que nous avions vu et fait. Nous leur répondions en élevant la voix pour dominer le tumulte, ce qui rendait le bruit plus étourdissant encore. Tous criaient pour mieux se faire entendre, excellent moyen de ne pas s'entendre du tout.

À la fin du repas, M. Foucher du Careil se rendit derrière le comptoir qui lui servit de tribune et, dans une improvisation émue, très-heureusement inspirée, il porta un toast à la France, à l'armée, à tous les dévouements. Sa voix fut couverte par les applaudissements chaleureux de la foule et le sifflet de la locomotive qui nous appelait pour nous conduire à Maubeuge.

Nous passâmes la nuit à Maubeuge.

Le Cercle de la ville voulut payer nos frais d'hôtel et nous fit une réception des plus cordiales.


Charles Habeneck :

C’est à Herbesthal que nous dimes adieu à cette maudite Prusse ainsi qu’au lieutenant Fisher, qui avait remplacé Peper et nous conduisait.

Nous passons un pont.

Sur les talus du chemin de fer se presse une foule immense qui pousse un grand cri : « Vive la France ! » Ces braves Belges se jettent sur nos wagons. C’est à qui nous prendra la main, nous donnera des cigares. « Tu as faim, tu as soif, tu vas boire, tu vas manger ; c’est des sales cochons, les Prussiens, » disent-ils. À Verviers, ce fut plus fort encore. Nous étions tout émus, tout heureux de cet accueil, qui ne s’est point démenti.

[...]

Jusqu’aux approches de la frontière, ce fut une fête, puis peu à peu l’on se tut ; on attendait le grand moment. Lorsque le train passa le poteau, tous ensemble nous criâmes : « Vive la France ! » de bien bon cœur, je vous l’affirme. À Maubeuge, on nous fit un accueil charmant.

Quelle joie doivent éprouver ceux qui rentrent d’un exil de six mois en Allemagne ! comme ils ont dû souffrir, nos pauvres prisonniers !

Le lendemain, nous avions rejoint l’armée à Reims.


Le Gaulois (21 août 1870)

L'agence Havas publiait hier soir la dépêche suivante :

Bruxelles, 19 août.

Une ambulance française, composée de 10 médecins, 90 infirmiers, 16 chevaux et 8 voitures, a été prise près de Metz par les Prussiens qui la dirigèrent sur Cologne et la relâchèrent ensuite.

Cette ambulance traverse, aujourd'hui la Belgique pour rentrer en France. Rien n'est plus vrai ; et, nous ajouterons, rien n'est plus affligeant pour nous, car, des renseignements particuliers qui nous sont arrivés dans la soirée, il résulte que cette ambulance qui a été prise est précisément la nôtre, l'ambulance de la presse française, organisée à l'aide des premiers versements faits à la souscription patriotique.

Nous ne voulons pas, pour aujourd'hui, qualifier comme il le mérite ce fait inouï, monstrueux de la capture d'une ambulance et de l'arrestation de personnes que leur seule mission devrait faire respecter de tout homme civilisé. Nous nous refusons à croire que pareille mesure ait pu être prise contre des médecins et des infirmiers par ordre d'un commandant supé rieur. La seule excuse à notre sens possible d'un tel fait ne saurait se trouver que dans l'emportement brutal et la stupide férocité d'une soldatesque qui ne pèse guère la moralité de ses actes.

Nous voulons garder cette espérance à l’honneur de nos ennemis, et-nous croyons devoir nous y rattacher d'autant plus sûrement, que l'ordre de relâcher l'ambulance et de la laisser revenir par la Belgique a dû émaner presque aussitôt des autorités compétentes, et semble par conséquent un blâme manifeste, presque un regret de la violence commise.

Nous saurons du reste comment les choses se sont passées. Ce sont là de ces questions d'humanité qui intéressent tous les peuples, et pas une nation civilisée ne pourrait prendre impunément la responsabilité d'un tel crime.

Léon Guillet.