Signature d'Auguste Lançon

Auguste Lançon - Journée du 18 août 1870, arrivée à Cologne

Journée du 18 août : arrivée à Cologne

Abbé Emmanuel Domenech :

Lorsque le jour vint à reparaître, nous étions à la gare de Birckenfeld. La promenade que nous faisions alors n'avait rien d'agréable ; pourtant, nous ne pouvions nous empêcher d'admirer des sites, dont la beauté dépassait ce que l'imagination la plus poétique pouvait concevoir. Oberstein, l'un des paysages les plus beaux et les plus pittoresques que j'ai jamais vu, me rappelait ces vieux romans de la vieille Allemagne, que tous nous avons lus dans notre enfance. Ses ruines disséminées sur ses collines, sa chapelle creusée dans le roc, ses bois, tout portait à la rêverie... et dire que des peuples qui vivent au milieu d'une telle nature peuvent se conduire en sauvages, comme ils se sont conduits chez nous, c'est à croire que le cœur n'est pour rien dans le sentiment de ces hommes.

Les dates portées par Lançon sont approximatives CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

Dès que notre train fut signalé, le bruit se répandit dans la vallée qu'il y arrivait des blessés et des prisonniers. Aussitôt, de jeunes filles, des femmes de tout âge et des enfants accoururent nous apporter des tartines de beurre, du pain, des gâteaux, des œufs, du lait, du tabac et des cigares. Nous étions loin de nous attendre à semblable réception. À chaque station pareil accueil, sympathique et généreux, nous fut fait dans toute la Prusse rhénane. Partout, nous vîmes des veuves, des mères, des fiancées nous donner avec bonheur ces nécessités ou ces douceurs de la vie, en ayant l'air de nous dire :

— Ils ne sont plus ici ceux que nous aimons, ils sont allés chez vous porter la mort et la dévastation, pour obéir à l'ordre du souverain ; si jamais ils tombent dans vos mains, souvenez-vous de notre accueil, et donnez-leur ce que nous vous donnons.

CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

Depuis ce temps, la guerre a pris un tel caractère de férocité, que nos prisonniers n'ont certainement pas été reçu de la même manière que nous l'avons été ; mais alors nous avons pu nous convaincre de nouveau que le peuple allemand n'avait aucune animosité contre nous, et qu'il subissait avec peine, avec tristesse cette guerre d'ambition que lui avait imposée la cour de Berlin.

Jusqu'à Cologne, nous vîmes sur tout ce long parcours de belles collines vertes et boisées, des rochers blancs, bruns ou rougeâtres, des pics dentelés élever leurs arêtes au-dessus des forêts, des escaliers gigantesques sur lesquels s'étalaient des vignes admirablement cultivées, des champs de blé, dont les tiges ployaient sous le poids des épis, des chalets coquets et coquettement éparpillés sur le flanc des coteaux, sur le bord des rivières ; mais c'est en vain que nous cherchions sur ces collines et ces rochers, dans ces champs et ces chalets, près des coteaux et des rivières, ces jeunes gens robustes, ces hommes paisibles, fumant la pipe, buvant la bière, et chantant le soir les chants doux et mélancoliques du Vaterland.

Où donc était cette jeunesse virile de la blonde Allemagne, chantée par les poètes, admirée de nos romanciers ? Elle était là-bas dans les plaines de notre vieille Gaule, affublée d'un casque hideux, un fusil au bras, donnant la mort, attendant la mort, ivre de vin, pillant nos villes, pillant nos villages, répandant, comme un fléau, la ruine et le désespoir dans nos familles pour donner un fleuron de plus à la couronne du vieux roi Guillaume, une gloire nouvelle à son ministre. Vieillards, enfants, jeunes filles et jeunes femmes restaient seuls, tristes, en larmes, ouvrant leur asile désert, au deuil, à la misère ; ils allaient voir les corps meurtris, mutilés, affamés qui passaient entraînés par la vapeur et pleuraient de joie quand ils trouvaient dans ces convois, longs et funèbres, un époux, un fils, un frère ; tant d'autres attendaient en vain ceux qui ne devaient plus revenir !

A Kirn, nous fûmes obligés d'attendre très-long temps le passage d'un train. Là, comme sur tout le reste de la ligne, les lois de la plus large et de la plus sympathique hospitalité nous furent appliquées d'une manière touchante.

[...]

Pendant une autre longue attente que nous fîmes à Menzingen, un vénérable maître d'école vint nous souhaiter la bienvenue ; il avait huit enfants, presque tous à l'armée, et venait à chaque train voir si l'un de ses fils se trouvait parmi les blessés.

[...]

Près de Münster, le paysage, les vignes, les jardins ressemblent à un décor de féerie, c'est trop soigné, trop peigné, ce n'est plus naturel, mais c'est bien joli.

À Kreuznach, comme à Langenlonsheim, on nous apporta du vin du Rhin dans des arrosoirs. Des catholiques nous demandèrent des médailles et des chapelets ; de vieux chevaliers de St-Jean-de-Jérusalem, à mine rébarbative, grommelaient à voix haute, en disant : « Encore des démagogues ! » Des démagogues qui distribuent des médailles et des chapelets, cela se voit rarement ; aussi, nos bons chevaliers, en voyant cette distribution, croyaient avoir la berlue ; nous étions pour eux une énigme.

Pour nous accompagner de Remilly à Aix-la Chapelle, nous avions un nommé Fisher, lieutenant au 69e de Magdebourg; il était chargé de veiller sur nous, et de nous éviter une multitude de désagréments qui nous seraient certainement arrivés sans lui.

Lançon se trompe une nouvelle fois, il est passé à Bingen le 18.
CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

À Bingen, il nous fit servir un excellent repas, payé, ainsi que notre voyage, par le roi de Prusse. Depuis que nous étions en Allemagne, le lieutenant Fisher n'avait plus peur que nous nous évadions, aussi son cœur s'épanouissait-il de plus en plus à chaque station. Si nous l'avions encore conservé deux jours, il se serait fait écharper pour nous. Son admiration pour nos personnes se traduisait sous toutes les formes les plus aimables. Indépendamment de nos qualités individuelles, dont je ne parle pas, le lieutenant Fisher avait deux autres raisons pour nous être attachés ; tandis qu'il se promenait avec nous, en chemin de fer, sur les bords du Rhin, il ne se promenait pas à pied, au tour de Metz, où ses camarades recevaient alors force horions ; puis, des hommes que le roi Guillaume rapatrie, ordonne de traiter aussi bien que possible, méritaient naturellement la considération du lieutenant Fisher qui ne comprenait rien, absolument rien à toute cette histoire.


Charles Habeneck :

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Partout où nous passions, tout était pavoisé avec ce drapeau noir et blanc qui semble le drapeau des enterrements. Quand nous fûmes arrivés à Bingen et que nous suivîmes les bords du Rhin jusqu’à Cologne, ce fut bien autre chose. Des drapeaux de toutes couleurs, des oriflammes, des cris de joie, d’innombrables caricatures de Napoléon et des Français, puis des distributions de pain, de jambon et de sandwichs. On célébrait la victoire de Gravelotte. Toute cette gaieté et tout ce bruit nous attristaient. À Coblentz, des chirurgiens allemands voulurent absolument boire avec nous. Je n’ai pas besoin de dire que nous refusâmes. Ils insistèrent en demandant de boire à l’humanité, à la France même. Quelques-uns acceptèrent. En revanche, ils se chargèrent d'expédier des lettres de nous en France, où l'on devait être inquiet de notre ambulance.

Nous remarquâmes que, dans toutes les grandes stations, d’immenses tables étaient préparées. On était prévenu de l’arrivée des trains de troupes par le télégraphe, et les soldats trouvaient leur dîner chaud tout servi.

L’Allemagne s’est occupée beaucoup plus de ses soldats que la France ne s’est occupée des siens.

Nous étions en chemin de fer depuis trente-six heures.

À Cologne, nous retrouvâmes une autre ambulance française faite prisonnière à Haguenau. C’étaient quelques chirurgiens militaires français avec une vingtaine de soldats de tous les corps qui avaient mis un brassard d’infirmier pour échapper. Décidément on allait nous renvoyer tous en Belgique.


Abbé Emmanuel Domenech :

Lorsque nous arrivâmes à Coblentz, on venait d'afficher les résultats de la bataille de Gravelottes annonçant que les Prussiens avaient eu quinze-mille tués ou blessés et que les Français avaient tiré sur les ambulances allemandes. La population était consternée ; elle était également exaspérée par la nouvelle que l'on chassait de Paris les Allemands en guerre contre nous; mais comme la dépêche annonçait aussi que nous étions battus, il ne nous arriva rien de désagréable. Après une courte station dans cette ville, nous reprîmes le chemin de Cologne où nous faisions notre entrée vers minuit.

La carte postale envoyée par Lançon à L'Illustration prévenat de sa situation et publiée dans le numéro du 27 août 1870

Loger à cette heure cent-dix personnes eut été chose très-difficile pour tout autre que le lieutenant Fisher, mais lui nous trouva des lits à l'Hôtel du Nord. Un des grands ennuis de la guerre, pour les hommes en campagne, c'est de ne pouvoir se dé barbouiller et se déshabiller tous les jours ; depuis notre départ de Paris, nous ne nous étions encore déshabillés que deux fois, ce fut donc avec un vrai plaisir que nous nous étendîmes dans des lits, quoi que nous n'eussions que trois heures à dormir.