Signature d'Auguste Lançon

Auguste Lançon - Journée du 17 août : en route vers l'Allemagne

Journée du 17 août : en route vers l'Allemagne

Abbé Emmanuel Domenech :

Dans la matinée du 17, quand « l'aurore aux doigts de rose » vint nous éveiller, nous étions à moitié morts de faim et de froid. Chacun s'empressa de chercher à manger dans les auberges non dévastées par les Prussiens ; toutes étaient envahies ou abandonnées, néanmoins, quelques-unes avaient encore du pain et du café ; dans celle où je déjeunai, je recueillis de la bouche même des témoins oculaires, sur les faits et gestes des soldats allemands, des détails révoltants. À Remilly, comme à Luppy, comme partout, ils avaient pillé les châteaux et les maisons particulières, volé l'argenterie, les bijoux et le linge, brûlé les meubles et brisé les glaces. Le pauvre curé, voyant un prussien lui prendre un vieux calice auquel il tenait beaucoup, lui dit en pleurant : « Prenez-moi tout ce que j'ai, mais ne touchez pas à ce calice, que je conserve comme une relique et me vient de mon vieil oncle, un saint prêtre ; de grâce, ne profanez pas ce vase, deux fois sacré, laissez-le-moi. » Pour toute réponse, le Prussien brisa le calice et l'emporta.

À Remilly, les femmes seules étaient restées, avec les enfants et les vieillards ; les hommes avaient fui ; comme les Allemands volaient jusqu'au linge de corps des servantes, les femmes les accablaient de sottises, qu'ils faisaient semblant de ne pas comprendre, afin de piller plus à leur aise.

Je ne connais aucun village aussi beau, aussi riche, possédant d'aussi nombreux, d'aussi gracieux édifices publics, châteaux et villas, que Remilly. Quand nous le vîmes, les Prussiens avaient déjà, imprimé la marque de leurs griffes hideuses sur ce joli petit nid, dont la nature et les hommes avaient fait un Eden : aussi, nous tardaient-ils d'en sortir, pour ne plus entendre le récit de leurs horreurs et ne plus voir leurs infamies.

Vers midi, l'on vint enfin nous dire que notre train était prêt, et ce fut avec un sentiment de joie, mélangée de tristesse, que nous entrâmes dans les wagons en route pour l'Allemagne. Cinq de nos voitures, n'ayant pu trouver place sur le train, furent obligées d'aller par les grands chemins à Saint-Avold, où nous devions les attendre.

Arrivés à Saint-Avold, deux heures après notre départ de Remilly, notre chef comptable nous fit préparer un dîner des plus modestes, mais dont nous avions un grand besoin. Nos fourgons arrivèrent vers les sept heures du soir ; ils furent aussitôt chargés sur le train qui nous conduisit à Forbach avant la chute du jour. De Forbach à Sarrebruck, la distance est courte ; aussi, quoique la nuit fut venue couvrir de son voile la ville et le champ de bataille, nous reconnûmes l'emplacement où s'était donnée la première action de cette guerre fatale.


Charles Habeneck :

Ce ne fut que le 17, vers les neuf heures du matin, qu’on nous donna du pain noir et du lard. Quel pain ! lorsqu’on le coupait, on trouvait à l’intérieur les mousses verdâtres de la décomposition. Il fallait en manger ou mourir de faim : nous mangeâmes.

Enfin, à midi, on nous mit en wagons, des wagons allemands. Sur leur paroi nous vîmes écrit : Eilgut nach Paris (Grande vitesse pour Paris), comme, à Paris, les imbéciles criaient : À Berlin ! Je remarquai aussi des phrases injurieuses pour l’empereur, l’impératrice et cet infâme Ollivier.

On nous fit arrêter à Saint-Avold, avant Forbach. La station avait été pillée systématiquement par les Prussiens : les livres de comptes déchirés ; les bordereaux étaient répandus sur la voie. À Saint-Avold, on nous raconta que M. de Bismark y était passé l’avant-veille, qu’il y avait déjeuné chez le maire, et que là, ayant remarqué deux beaux chiens de chasse, il les avait fait mettre sur ses fourgons et emmenés sans autre forme de procès.

Le soir, nous entrâmes en Allemagne. On nous conduisait à Bingen, près de Mayence. À toutes les stations se pressait une foule nombreuse, qui paraissait fort satisfaite de voir des prisonniers. Je dois l’avouer, on nous offrit à boire et à manger, et on insista même pour que nous acceptions. À une de ces stations, un d’entre nous s’aperçut qu’il y avait dans notre train deux voitures de blessés, à peine pansés, et qui souffraient terriblement. Nous refîmes les pansements. Que voulez-vous ? On ne pouvait pas supposer le genre de guerre que ces gens-là arriveraient à nous faire. Ils se montrèrent d’ailleurs fort étonnés de ces soins.

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