Signature d'Auguste Lançon

Auguste Lançon - Journée du 16 août 1870 : Remilly

Journée du 16 août : arrivée à Remilly

Abbé Emmanuel Domenech :

Le lendemain, 16 août, à sept heures du matin, tout en continuant notre itinéraire, nous nourrissions le projet de nous évader. L'armée de réserve étant partie pour Pont-à-Mousson, il ne restait plus devant nous que la garde royale et l'état-major général. Ces troupes avaient dû coucher à Remilly, et nous ne devions pas les rencontrer avant midi. Près de Louvigny, se trouvait une route conduisant à Metz, par Courcelles, mais comme elle devait être bien gardée, il fut résolu que nous prendrions celle qui passe par Peltre et que nous devions rencontrer près de l'auberge du Cheval Blanc à Buchy.

[...]

Jusqu'à Buchy, nous passâmes au milieu de campements d'artillerie et d'ambulances militaires, disséminés à longues distances les uns des autres, près de la route. Les Prussiens, attirés par la bonne tenue de notre colonne et la beauté de nos attelages, venaient nous admirer ; les officiers nous saluaient et lisaient avec étonnement l'inscription qui se trouvait sur nos voitures. Ces mots « ambulance de la presse française, » et notre présence dans leurs lignes étaient pour eux une énigme qu'ils ne pouvaient deviner. Épatés, comme leurs camarades de Pont-à-Mousson, ils avaient l'air de se dire :

— Mais que viennent faire ici ces journalistes ? D'où sortent-ils ? Où vont-ils ?

Leur étonnement fut tel, qu'ils nous laissèrent prendre le chemin de Metz, où l'on se battait alors. Ils prirent avec raison, notre audace pour un droit, et mirent demi-heure à réfléchir ou pour être mieux dans le vrai, à revenir de leur stupéfaction. Nous avions déjà fait environ deux kilomètres, laissant à notre droite un campement d'artillerie et un autre du train d'équipages, déjà nous avions dépassé les cadavres de plusieurs chevaux tués dans les combats de l'avant-veille, quand un officier vint au galop nous prier d'attendre son commandant qui vint ensuite nous demander où nous allions ?

— A Peltre, répondit d'Espine.

— Avez-vous un sauf conduit, reprit le commandant ?

Sur notre réponse affirmative, nous fûmes obligés de lui montrer le sauf conduit.

— Mais il est pour Saint-Avold, dit le commandant, après l'avoir lu, vous faites fausse route et devez passer par Faulquemont.

— Nous le savons, répliqua d'Espine, mais nous voulons auparavant panser les blessés de Peltre.

— Impossible, répondit le commandant. D'abord, ils sont tous enlevés ; ensuite, nos avant-postes et les vôtres, vous tireraient dessus pour vous barrer le chemin ; je ne puis vous permettre de modifier votre itinéraire, allez à Faulquemont.

Pour nous éviter de sérieux désagréments, nous n'avions plus d'autre parti à prendre que celui d'obéir aux ordres que nous avions reçus, du moment où notre tentative de fuite avait échouée. Nous rebroussâmes donc chemin pour aller à Luppy où nous devions déjeuner.

Il s'agit de Luppy et c'est le 16 août
CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

Charles Habeneck :

Dans le milieu du village de Luppy, nous nous heurtâmes au gros de la garde royale ; musique, tambours, fifres en tête, tout cela marchait comme une procession, d ‘un pas mathématique, accompagné d ‘une sorte de dandinement étrange. On trouva que nous barrions le chemin et que nous gênions le passage. Il s’ensuivit des schniff, des schnaff, des beuglements, des hurlements de la part des gendarmes. Les chiens se prirent à aboyer. On nous força à nous ranger le long des murs de l‘église, sur lesquels étaient déjà placardées deux affiches blanches.

Dans l‘une, le roi Guillaume protestait de son dévouement pour ses chères populations d‘Alsace et de Lorraine ; dans l‘autre, un gouverneur général promettait la peine de mort à tous les paysans, à ces mêmes chers Alsaciens et Lorrains-qui se permet traient la moindre irrégularité à l‘égard de cette chère armée prussienne.


Abbé Emmanuel Domenech :

Avant d'arriver à ce village, des officiers de la maison du roi, s'arrêtèrent ébahis en nous voyant, comme si nous étions tombés de la lune ; s'imaginant, sans doute, que leurs yeux les trompaient, ils vinrent nous demander comment nous nous trouvions à l'arrière-garde de l'armée prussienne, au lieu d'être derrière l'armée française ?

— Le prince Frédéric-Charles, répondîmes-nous, nous a fait prisonniers en violant la Convention de Genève.

Cette énormité les étonna autant que notre présence au milieu d'eux. Alors, ils nous dirent que le roi passerait bientôt, et que nous pourrions réclamer auprès de lui.

La pensée que nous allions peut-être recouvrer la liberté nous mit du baume au cœur. Nous devenions insensibles aux tristes scènes de la guerre qui s'offraient encore à nous, sous la forme de chevaux tués, gonflés, étendus dans les positions les plus bizarres, seul, Lançon s'arrêtait pour les crayonner sur son carnet. L'espérance qui nous animait, nous permit de sourire au paysage charmant que nous traversions, aux vastes horizons qui se perdaient dans les brumes lointaines, aux bois touffus qui, parfois, nous couvraient de leur ombre, et à tous ces délicieux détails qui rendent la cam pagne si belle sur nos frontières. Piquantin trouvait que les fers de la captivité étaient moins lourds, depuis que la liberté miroitait à nos regards. Ce fut dans cette disposition d'esprit que nous entrâmes à Luppy.

La garde royale y entrait en même temps que nous, par le côté opposé. Nous fîmes aussitôt aligner nos fourgons devant l'église ; puis en attendant le roi Guillaume auquel M. Sée devait demander de nous renvoyer dans les lignes françaises, nous regardâmes passer les troupes, dont la musique des régiments jouait des airs d'Offenbach. M. Truchot, notre chef comptable, en homme qui tient à son devoir, trouva le moyen de nous faire préparer, je ne sais où, un déjeuner qui nous attendit pendant deux heures et fut ensuite avalé en dix minutes.

[...]

MM. Foucher de Careil et Sée s'approchèrent alors de celui qui marchait à la conquête de nos pendules et de nos mobiliers, et lui dirent que nous étions prisonniers. Le roi parut surpris, et se fit raconter les circonstances de notre arrestation. M. Foucher de Careil, pendant ce colloque, avait machinalement laissé ses mains dans les poches de son paletot ; M. Stieber les en tira violemment et les lui mit derrière le dos pour s'assurer qu'elles ne tenaient pas un revolver. Le roi, satisfait sans doute, du récit de notre délégué, donna les ordres contenus dans le document qui suit, et dont voici la traduction littérale :

« L'ambulance des français, traversant Luppy, a soumis à S. M. le roi de Prusse, par ses délégués, la demande de pénétrer dans Metz pour y soigner les blessés français. S. M. a donné l'ordre que ces hommes puissent aller à Metz sous escorte, et que la Prusse, en ce qui la concerne, ne s'y oppose aucunement, si le commandant français les laisse entrer dans Metz, à la condition, bien entendu, que partout on agira d'après la Convention de Genève.

Si on ne laisse pas entrer ces gens dans Metz, ils seront dirigés sur l'arrière, d'après l'ordre du général de Stosch. S. M. m'a chargé de transmettre ces ordres au commandant de Blücher.

Signé : « STIEBER, directeur de la police de campagne du quartier-général prussien de S. M. »

Le roi partit ensuite, et M. Stieber remit ce document au gracieux Peper, chargé de nous conduire, avec un autre gendarme, jusqu'à Remilly. Ces deux représentants de la force, toujours armés de leurs énormes pistolets, voulaient nous faire partir de suite ; il était trois heures de l'après-midi, et comme nous étions encore à jeun, nous insistâmes pour déjeuner avant notre départ, mais ce fut avec peine que dix minutes nous furent accordées pour avaler notre repas.

[...]

Un quart-d'heure après le départ du roi, l'ambulance de la presse se remit en marche pour Remilly, à travers une route encombrée d'artillerie, de caissons et de chariots d'approvisionnement. Dans les champs passaient des charrettes de réquisition et des troupeaux de bœufs et de vaches pris dans nos villes et nos villages. Pour ne point ralentir notre pas, Peper nous fit passer également à travers les terres labourées, au risque de briser vingt fois nos voitures dans les fossés et les ornières. Nous arrivâmes pourtant à Remilly, sans accident grave.

À peine arrivés, le général Blücher nous dit que le général Coffinières, commandant la place de Metz, refusait de nous recevoir. Nous trouvâmes étrange de recevoir une réponse à un pli que nous avions, pour ainsi dire, encore dans notre poche, et nous fûmes persuadés que les Prussiens, craignant quelques révélations que nous pouvions faire au maréchal Bazaine, se décidèrent à nous éloigner de Metz, et à nous rapatrier par l'Allemagne et la Belgique. On se rappelle que le 16 août, les Prussiens furent très-maltraités à Gravelottes, dont nous entendions le canon, et que ce jour-là les troupes du prince Frédéric-Charles n'avaient pas encore opéré leur jonction avec celles du général Steinmetz. En outre, le manque de nourriture était tel à Remilly que le général Blücher, pour ne pas nous nourrir, nous promit un train qui nous emmènerait à cinq heures du soir.

En attendant notre départ, nous fûmes installés, au bas de la gare, sur une petite place ombragée de grands arbres. Grâce à l'encombrement des trains de toutes sortes, nous fûmes obligés de passer la nuit à la belle-étoile, sans tente, sans abri, sans couverture et sans feu.

Nouvelle erreur sur la date

Charles Habeneck :

Mais le directeur général de la police de campagne du quartier général prussien de Sa Majesté, Stieber, trouva que le roi avait été trop aimable avec nous. Stieber nous confia au bon et cher lieutenant de gendarmerie Peper. Celui-là certainement avait beaucoup déjeuné. Taillé, en Hercule, il nous fit mettre en rang en nous bousculant, et comme il vit que ces procédés allaient amener des événements multiples, il se prit à charger devant nous un énorme pistolet qu‘il portait en laisse et fit charger celui de ses hommes.

Nous allions à Remilly. Singulier moyen de nous mener à Metz, dont Remilly est distant de cinq lieues, tandis qu‘à ce moment nous en étions bien plus près. Il est vrai que Peper, étant à cheval, nous mena bon train. Il est vrai aussi que la route étant encombrée de troupes, il nous forçait à passer dans la terre labourée. Nos voitures risquaient à tout instant de s‘y casser, nos chevaux fatigués ne marchaient plus, je crois, que par amour-propre ; quant à nous qui, depuis plusieurs jours déjà mangions d‘une façon très-irrégulière et fort incomplète, nous étions tellement couverts de poussière que nos barbes et nos sourcils étaient blancs, nos gosiers desséchés. Les soldats qui passaient insultaient naturellement ceux qu‘ils considéraient comme des prisonniers. Parfois l ‘un de nous répondait en bon français, mais, en général, on se taisait. Beau coup, d ‘ailleurs, eussent été dans l ‘impossibilité de parler.

Peper fumait sa pipe et trouvait cela très drôle.

Enfin sur les quatre heures nous arrivâmes à Remilly. Remilly est une station de la ligne de Forbach, à cinq lieues de Metz. C'est par là que l'armée prussienne recevait ses approvisionnements. Remilly a été la tête de ligne de l'Allemagne.

Peper nous laissa deux heures en plein soleil, puis finit par nous conduire sur une petite place, près de la station, et nous y laissa. Ce fut avec une joie indicible que nous nous séparâmes de cet animal brute. Le général Blücher, auquel nous fîmes remis, aussitôt notre arrivée, nous annonça que le maréchal Bazaine avait refusé de nous recevoir. Or comme pendant tous ces événements la bataille de Gravelotte se livrait, et nous en entendions le canon, il n'est pas probable que Bazaine ait communiqué avec Blücher. Ce devait être un mensonge. Il fut donc décidé que nous irions en Allemagne.

Cette perspective n'était pas gaie, d'autant moins gaie que l'on ne savait pas quand on pourrait nous emmener, et que nous n'avions pas plus de quoi manger que de quoi coucher.

Il nous fallut rester pendant la fin de la journée et la nuit sur cette place.

CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris