Signature d'Auguste Lançon

Auguste Lançon - Journée du 15 août 1870 : en route pour Saint-Avold

Journée du 15 août : en route pour Saint-Avold

Charles Habeneck :

La nuit vint. On rentra sous la tente. Je restai dehors avec quelques sentinelles que j’avais placées. En effet, divers rôdeurs prussiens s’en vinrent auprès de nos voitures, tâtèrent nos chevaux, qui étaient très beaux. Il s’ensuivit des altercations. Je ne jurerais pas qu’un chasseur de Brunswick n’ait pas manqué le lendemain à l’appel, retenu qu’il était dans la Moselle, rivière française et discrète. Mais, roulé dans ma couverture, que l’humidité trempait comme une éponge, je n’ai rien vu. Il faisait un si beau clair de lune !

Le lendemain matin, c’était le 15 août, fête de Napoléon III, qui faisait piétiner ainsi le sol de la France. Nous saluâmes la république, vengeance future de la patrie violée.

Nous reçûmes, à dix heures du matin, ordre de départ, puis contre-ordre. Un moment nous fûmes littéralement cernés, carabines au poing. Je crus que la Moselle avait parlé.

Enfin, à quatre heures, on nous permit de nous mettre en route pour nous rendre à Saint-Avold, sur la route de Metz à Forbach, où nous ne manquerions pas, disait-on, de blessés français à soigner. Je n’ai pas besoin de dire avec quelle joie nous partîmes avec l’idée de porter secours à de pauvres compatriotes blessés et condamnés à vivre, oppressés sans cesse par ces murs vivants qui sont le Prussien, l’ennemi.

Nous pensions que sur la route nous en verrions moins. Quelle erreur ! il y en avait partout. À chaque pas des rondes, des détachements, tout cela se mouvant comme les mailles d’un grand filet animé, jeté sur notre pauvre France. Tous les officiers nous interrogeaient en français et ils n’y manquaient pas. Quand nous les interrogions, nous, ils répondaient en allemand. Quelques-uns cependant se hasardèrent jusqu’à nous dire qu’ils ne comprenaient pas ce qui se passait, nous demandant : « Mais il n’y a donc pas d’armée en France ? » Un officier nous dit qu’il ne s’expliquait pas comment une position comme celle de Pont à-Mousson qui domine les sept ou huit lieues dont il est séparé de Metz, n’avait pas été gardée, défendue, protégée. Eux, n’avaient pas perdu leur temps en effet. Arrivés depuis la veille, ils construisaient des batteries de position, avaient installé un phare à feux tournants, plusieurs lignes télégraphiques.

Le 12 août, Lançon était encore loin de Pont-à-Mousson. La date portée est erronée.

Abbé Emmanuel Domenech :

Craignant quelque acte inconvenant de la part des infirmiers, j'allai célébrer le sacrifice de la messe au séminaire de Pont-à-Mousson, un des plus beaux que je connaisse. Il était alors à peu près transformé en caserne, et le gracieux général Von Graatz avait obligé les sœurs de cet établissement à faire la cuisine pour huit cents soldats logés avec lui dans le séminaire. Les pauvres femmes en pleuraient de honte, et succombaient de fatigue.

De retour au camp, je vis à la porte de nos tentes une compagnie de Brunswickois qui avaient reçu la consigne de ne nous laisser aller en ville que par groupes de trois, au moins, et accompagnés d'une sentinelle. Indigné d'une pareille violation du droit des gens, et redoutant la timidité de M. Sée, je m'offris à l'accompagner auprès du commandant de place, pour protester officiellement contre ces nouvelles rigueurs.

[...]

En route, une femme éplorée vint prier le docteur et moi de donner nos soins à sa mère, âgée de soixante-seize ans, qui se mourrait à la suite d'une terreur inspirée par l'entrée dans sa chambre de dix-sept Allemands qui venaient avec armes et bagages s'installer chez elle.

Ce devoir accompli, nous allâmes chez le général Von Graatz, auquel je reprochais de nous traiter en prisonniers malgré sa parole de la veille. Il se retrancha poliment derrière ses ordres, nous assura qu'il allait faire retirer la compagnie qui nous surveillait, et nous engagea à revoir le prince Frédéric-Charles, afin de nous laisser partir pour Saint-Avold, où nous trouverions des blessés français à soigner.

Notre situation étant fort désagréable et sans aucune utilité pour nos blessés, nous acceptâmes cette proposition qui nous donnait l'espoir de nous rapprocher de Metz. Nous reprîmes donc le chemin de l'hôtel où logeait le prince. Le général Von Stiehle reçut notre protestation verbale, puis, esquivant la question des traitements que nous subissions, il nous répondit avec beaucoup de courtoisie : « Vous avez raison de vous plaindre, mais nous avons aussi raison de vous retenir. La Convention de Genève n'a pas prévu le cas dans lequel vous vous trouvez ; si nous vous laissions aller à Metz, vous pourriez donner des renseignements qui nous seraient nuisibles. Aussi, je vous conseille d'aller à St-Avold soigner vos blessés ; dans quelques jours vous pourrez sans doute rentrer dans les lignes françaises. »· Le général, nous voyant accepter cette transaction, nous pria de revenir à deux heures, —il était alors midi,— pour chercher un sauf-conduit. Après avoir pris congé de lui, nous retournâmes à notre camp donner l'ordre de plier bagage, et faire nous-mêmes nos paquets.

Pendant notre absence, le général Von Graatz, loin d'avoir retiré la compagnie de planton, dont la présence et la consigne nous avaient tant indignés, lui avait donné l'ordre de ne plus nous laisser sortir. Nos gardiens étaient devenus des geôliers et notre camp une prison. Néanmoins, à deux heures je retournai seul et sans autorisation auprès du prince qui déjeunait en ce moment.

[...]

Enfin, après deux heures de démarches et d'attente fiévreuse, je reçus le sauf-conduit nécessaire à notre délivrance et je le portais en courant à mes compagnons. Malheureusement M. Sée se laissa berner par deux officiers railleurs, en train de lui persuader que nous devions prendre le chemin de fer, et perdit encore une heure à faire de nouvelles démarches qui lui prouvèrent que ces messieurs se moquaient de lui. Peu s'en fallut même qu'au dernier moment et sur leurs conseils, il nous fit prendre une route diamétralement opposée à celle que nous devions suivre ; aussi, ce ne fut qu'à six heures du soir que notre ambulance se mit définitivement en marche pour St-Avold.

[...]

À Louvigny, nous rencontrâmes les troupes saxonnes qui formaient la réserve de l'armée du prince royal, vulgairement appelé : « notre Fritz. » Un vieil officier, assis sur un talus de la route, nous dit qu'il regrettait beaucoup la guerre, parce que les Saxons n'étaient point ennemis de la France, mais qu'on avait fait une question allemande de cette guerre et qu'ils avaient dû marcher de crainte de la Prusse.

À l'entrée du village nous trouvâmes une grange pour nos infirmiers, une mauvaise auberge pour nous. Ayant d'abord été pris pour des Allemands, toujours à cause de la casquette de nos médecins, nous fûmes assez mal reçus, mais après avoir revendiqué notre titre de Français, les gens de l'auberge se décidèrent à nous donner à boire et quelque chose à manger. En campagne, on est peu difficile, et nous nous ne l'étions pas du tout ; mais, si nous n'avions pas eu du pain prussien noir et vert de moisissure, des tablettes de chocolat et du jambon, nous nous serions couchés, pour la plupart, avec une faim canine.

Quand nous eûmes terminé cet espèce de repas, le corps médical et les comptables transformèrent la salle de l'auberge en un vaste dortoir, au moyen d'une trentaine de bottes de paille qu'ils étendirent à terre.


Charles Habeneck :

Le pays autour de Metz est légèrement ondulé. Des champs de blé, dont la récolte était rentrée, s’étendaient à perte de vue. Tout le long de la route que nous suivions, étaient parqués, en rectangle, des masses d‘artillerie qui nous étonnaient et nous épouvantaient, lorsque nous songions à la très faible artillerie française. Mais ce qu‘il y avait en plus grand nombre que l‘artillerie, c‘était des chariots presque vides, atte lés de quatre et six chevaux, portant une population d‘hommes en petits chapeaux tromblons, de femmes déguenillées, d‘enfants aux longs cheveux blonds. Tout cela semblait venir pour participer à je ne sais quel pillage ou déménagement gigantesque. Cette foule stationnait, et comme la nuit commençait à venir, la fumée bleuâtre des feux de bivouac montait droite vers le ciel où le soleil se couchait.

C‘était le dernier feu d'artifice du 15 août.

Après avoir rencontré un détachement de dragons saxons, qui nous prirent les mains de force, en nous assurant qu’ils adoraient la France, nous arrivâmes à Louvigny. Le village était plein de uhlans. Les paysans avaient tout caché. Pour nous ils retrouvèrent quelque chose à manger. Une omelette ! ce fut une fête. Nous promettions toujours que la délivrance ne serait pas longue à venir. Pauvres gens, ils ne sont pas libres encore !