Signature d'Auguste Lançon

Auguste Lançon - Journée du 14 aout 1870,

Journée du 14 aout : L'ambulance prisonnière

Abbé Emmanuel Domenech :

Dédicace de l'abbé DomenechNe pouvant dormir, j'allai, vers une heure du matin, visiter nos fourgons, pour savoir si les Prussiens n'y mettaient pas la main dedans. Je rencontrai nos infirmiers, divisés en quatre escouades ; ils dormaient, les uns dans la rue, les autres dans les écuries près de nos chevaux. À côté de chaque escouade, une sentinelle portant le drapeau de la Société, se promenait et veillait sur les maraudeurs. Habeneck fumait tranquillement sa pipe, non loin d'un poste prussien chargé d'interdire l'entrée et la sortie du village à qui que ce soit. Je revins ensuite à l'école enfumée par une lampe au pétrole. Les blessés râlaient ; deux femmes assises auprès de leurs lits, reposaient leur tête alourdie sur l'oreiller ensanglanté des moribonds ; ces deux hospitalières, accablées de fatigue et d'émotion, dormaient d'un sommeil agité. Deux hommes couchés sur de la paille, dans un coin de la chambre, ronflaient à tout rompre. Je m'allongeai sur des planches placées sur des tréteaux, et, pensif, les yeux ouverts, ne sachant si tout ce que je voyais n'était pas un affreux cauchemar, j'écoutais l'horloge de l'église sonner lentement les heures.

À six heures du matin, le général prussien nous donna l'autorisation de continuer notre route.

L'ambulance se remit en marche. Sur une distance d'environ deux ou trois kilomètres, l'ennemi, pour se garder et s'éclairer, avait échelonné autour de Dieulouard, sur le chemin de fer, dans les champs, les vignes et sur les collines, une multitude de sentinelles soutenues par des avant-postes et des grandes-gardes.

[...]

De Dieulouard à Pont-à-Mousson, nous passâmes librement à travers l'avant-garde de l'armée prussienne. L'ordre de notre colonne en marche, et la beauté de notre matériel attiraient les Allemands campés sur les bords de la route ; tous nous regardaient avec une curiosité mêlée d'étonnement.

M. D'Espine et moi, nous étions à cheval, en tête de la colonne afin de répondre aux soldats tentés de nous barrer le passage. En face de la gare de Pont-à-Mousson, un gros major envoya un lieutenant nous dire que nous ne pouvions aller à Metz sans l'autorisation du commandant de place. Ce lieutenant nous servit de guide, et conduisit à la mairie de Pont-à-Mousson auprès du commandant de place, M. Foucher de Careil et M. Sée qui le sommèrent d'exécuter la Convention de Genève, en ne mettant aucune entrave à notre mission. Le commandant répondit qu'il ne pouvait pas nous laisser passer, mais que le prince Frédéric-Charles allait arriver, et que nous pourrions nous adresser à lui pour avoir l'autorisation d'aller plus loin. Nous attendions sur la place publique l'issue de cette conférence, quand nos chefs vinrent nous apporter la réponse du commandant, nous ne nous fîmes plus illusion ; nous étions prisonniers.


Charles Habeneck :

Pont-à-Mousson était rempli de Prussiens. Il y en avait dans les rues, dans les maisons, dans les cours, sur les toits. C’était à en devenir fou ! Les rares habitants qui se hasardèrent à nous parler furent bien joyeux de voir que nous étions français. Mais les gendarmes prussiens ne nous laissaient pas causer. On échangeait quelques mots bien vite et des regards d’angoisse.

On nous mena sur la place. Elle est assez grande et pittoresque. Des galeries avec des arcades à larges piliers écrasés règnent tout autour. L’hôtel de ville avec sa grosse tour bizarre lui donne un cachet réel. On dirait un décor de théâtre.

Il y avait tant de soldats qu’on fut obligé de nous laisser à l’endroit même qui servait de passage, en plein soleil. Nous étions tout à fait traités comme des prisonniers et les Prussiens venaient nous regarder sous le nez. Défense de bouger. Quelques bonnes âmes du pays nous apportèrent de l’eau à boire. Si vous saviez combien nous étions heureux de revoir quelques Français !

Comme on le pense bien, nos chefs parlementaient avec les généraux prussiens sur lesquels ils pouvaient mettre la main. Personne ne voulait nous laisser libres. Enfin l’ordre net et précis nous fut donné d’attendre le prince Frédéric Charles, qui ne devait pas tarder à arriver, car c’était son corps d’armée qui défilait en ce moment.

Campement prussien sous les arcades de la place de Pont-à-Mousson
L'Illustration - 1er octobre 1870

Études rétrospectives

Les dessins que nous continuons et publier sur la guerre reproduisent fidèlement toutes les péripéties intéressantes de la première campagne.

Notre correspondant, M. Lançon, qui a été prisonnier des Prussiens, a pu prendre sur son album une série de croquis qui nous permettra de faire connaître les deux armées. Ajoutons que ces dessins sont accompagnés de notes et d'observations prises sur le théâtre même des événements.

Nous avons donc les deux éléments nécessaires pour composer un récit aussi fidèle qu‘intéressant. Nous commencerons la semaine prochaine la publication de cette revue rétrospective, qui sera certainement remarquée de nos lecteurs.

P. P

Abbé Emmanuel Domenech :

Plantés au milieu de la place, les Prussiens nous regardaient avec un air goguenard, et contemplaient nos chevaux comme nos fourgons avec une admiration qui révélait la convoitise. Quant aux officiers supérieurs, ces mots : « Ambulance de la presse française » qui se lisaient sur nos voitures, paraissait les irriter ; pour eux nous étions tous des journalistes venus pour les espionner. Leur irritation se manifestait par des regards menaçants et des paroles énergiques que nous comprenions très bien.

L'arrivée du prince Frédéric-Charles pouvant se faire longtemps attendre, nous allâmes provisoirement nous installer sous les arcades, dans un café restaurant, dont les fenêtres du premier étage, nous permirent de voir défiler l'armée du prince qui commençait son mouvement de jonction avec les troupes du général Steinmetz. L'infanterie prussienne nous produisit un assez piteux effet, mais nous admirâmes avec raison leur immense artillerie légère, au tir rapide, aux forts attelages, ainsi que leur cavalerie.

L'Illustration - 3 septembre 1870
L'Illustration, 3 septembre 1870

Nous allons compléter, si vous le voulez bien, notre chronique de la guerre, en suivant l’ordre des dessins qui nous arrivent, comme ils peuvent, à. la grâce de messieurs les Prussiens. On se rappelle que l’ambulance de la presse française avait été faite prisonnière, à peine rendue sur le théâtre de la guerre, emmenée en Allemagne, et bientôt après renvoyée en France. Un de nos dessinateurs en faisait partie, et c’est à cette circonstance que nous devons deux des dessins ci-joints : un convoi de pontonniers prussiens, et la revue passée par le roi de Prusse à Pont-à-Mousson, où il avait établi son quartier-général. La scène a lieu sur la grande place à arcades de la ville. Au premier plan, à droite, le roi en voiture ; au troisième plan, à gauche, les ambulances ; entre les ambulances et le roi, les troupes.

L'Illustration, 3 septembre 1870

Abbé Emmanuel Domenech :

M. Foucher de Careil ne voulant pas que les destinées de l'ambulance dépendissent du caractère et de la volonté d'un seul, demanda la création immédiate d'un conseil composé des chirurgiens, des aumôniers et du chef comptable. Ce conseil fut aussi tôt convoqué pour rédiger une lettre adressée au prince Frédéric-Charles. M. Sée ouvrit la séance en déclarant qu'on dirait au prince que s'il ne voulait pas nous laisser continuer notre route, on se mettrait à sa disposition et que nous marcherions derrière l'armée prussienne pour soigner ses blessés. Je m'élevai avec indignation contre un pareil projet que je qualifiai de honteux et ridicule ; j'ajoutai que l'ambulance de la presse ne pouvait se mettre à la remorque de l'ennemi, pas plus qu'une ambulance prussienne ne pouvait marcher derrière nos armées. Tout le conseil fut de cet avis et résolut qu'on demanderait simplement, par écrit, l'exécution de la Convention de Genève. Le prince étant arrivé vers une heure de l'après-midi, une délégation du conseil lui porta notre lettre. Son chef d'état-major, le général Von Stiehle répondit de la part du prince que nous ne pouvions pas, pour le moment, rentrer dans les lignes françaises, mais que nous pouvions aller à Sarreguemines panser nos blessés.

Cette réponse révélait le désir de nous éloigner de Pont-à-Mousson ; après une longue consultation, nous nous décidâmes à rester. En effet, si les Prussiens voulaient nous éloigner, c'est qu'une grande action se préparait du côté de Metz et, qu'en cas de revers, ils évacueraient la vallée de la Moselle. Sur notre refus d'aller momentanément plus loin, le commandant de place, général Von Graatz, nous fit assigner un campement, dehors de la ville, sur les bords de la rivière, près d'un camp de Brunswickois.

[...]

Nos deux grandes tentes furent vite dressées ; l'une fut destinée au corps médical, et l'autre aux infirmiers. Une fois nos fourgons alignés, nos chevaux attachés, nos cantines et nos couchettes ins tallées, nous allumâmes les feux pour la soupe. Notre petit camp avait bon air et formait un carré qui nous permettait d'avoir l'œil sur tout et sur tous. La Moselle coulait à deux pas de nous ; elle nous fournit de l'eau pour la cuisine, des bains pour les nageurs et des goujons pour les pêcheurs. Une heure après notre installation, nous étions étendus sur l'herbe, devisant sur les événements du jour, écoutant le canon qui grondait du côté de Borny, aux environs de Metz.

[...]

Vers cinq heures du soir, nous écoutions encore le canon, quand nous vîmes arriver au galop le général Von Graatz et son aide-de-camp. Le général nous complimenta sur notre installation ; il nous dit que nous étions libres et non pas prisonniers et que nous pouvions aller en ville quand cela nous plairait. Ses paroles courtoises ne nous empêchèrent pas de lui répondre que nous ne comprenions point comment, étant libres, il ne nous était pas permis de poursuivre notre route.

Lançon était en fait à Pont-à-Mousson le 14.
CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

Charles Habeneck :

On nous installa entre deux bataillons de chasseurs de Brunswick. C’est là une troupe que je n’ai jamais revue et dont je n’ai plus entendu parler. Ils étaient environ sept ou huit mille, complétement vêtus de noir de la tête aux pieds, portaient un shako comme celui de nos artilleurs, avec une flamme noire. Leurs cheveux d’un blond albinos, leurs yeux bleus. Ils arrivèrent en même temps que nous, sur les cinq heures, allumèrent du feu ; chaque soldat reçut quelques pommes de terre, puis approcha du feu son petit gamelon personnel après y avoir mis de l’eau et un peu de saucisson, dont ils portent tous un assez fort morceau dans leur musette. Pas de tente, pas d’abri. Quelques-uns coupèrent des branches de saule, les plantèrent dans le sol et se couchèrent à côté. Ce fut tout. À deux heures et demie du matin le lendemain, ils repartaient sans bruit, en dix minutes.

Où ont-ils été massacrés ?

Tout le reste de ce jour-là, qui était le 14 août, le défilé de l’armée allemande continua. Ah ! les maudites musiques ! ah ! les maudits fifres accompagnant les tambours sinistres de ces innombrables régiments ! Nous nous regardions tous en rageant.