Signature d'Auguste Lançon

Guerre de 70 : avec l'ambulance de la Presse

Auguste Lançon - Journée du 13 août 1870

Journée du 13 août : de Toul à Dieulouard, l'ambulance est faite prisonnière

Charles Habeneck :

Nous repartîmes de Toul le lendemain d'assez bonne heure. Le chemin de fer était absolument abandonné. On se préparait au siège : on coupait les arbres, on déménageait les maisons.

À mesure que nous avancions, la route de Pont-à-Mousson, que nous suivions, devenait plus déserte. Nous ne rencontrâmes que deux dragons qui cherchaient leur régiment depuis je ne sais combien de jours, mais n'avaient pas l'air pressé de le trouver. Peut- être était-ce des espions ?

Les habitants des villages s'enfuyaient en nous voyant, car notre uniforme leur était inconnu.

Vers les quatre heures, nous allions arriver à Dieulouard, petit village situé au bord de la Moselle. Pour soutenir le pas, nos hommes, que précédait une petite avant-garde portant le fanion blanc de la société, entonnaient ces airs de route que tout le monde connaît, tels que Dansez au son de la musette, dansez au son du tambourin ; ou bien Tous les Français sont volontaires quand le gendarme va les chercher, lorsque tout à coup, au-dessous de nous, dans un vallon où nous allions descendre, éclata une fusillade fort vive.

Nous étions sur les bords de la vallée de la Moselle. L'ambulance s'arrêta. Le silence devint général. Quelques femmes affolées couraient sur la lisière d'un bois.


Abbé Emmanuel Domenech :

Le lendemain, 13 août, nous partîmes à neuf heures du matin pour Pont-à-Mousson. On était en train, autour de Toul, d'abattre les arbres et les maisons qui se trouvaient dans la zone de la défense. En voyant ces paysans, armés de pioches, abattre leurs propres cabanes, leurs arbres fruitiers et leurs clôtures, des journaliers détruire à coups de hache les platanes ou les peupliers qui couvraient les glacis et sous lesquels les habitants venaient prendre le frais, notre cœur se serra de tristesse et nous commençâmes à nous rendre compte des horreurs de la guerre. Jusqu'à Rosières la route est fort belle et légèrement ondulée.

[...]

Le maire et les habitants de Rosières nous offrirent l'hospitalité sous la forme d'un copieux déjeuner, improvisé et servi dans la rue, en plein soleil. Chacun apporta sa part de pain, de viandes cuites, d'œufs, de légumes et de vin. Ce déjeuner champêtre, vrai mosaïque gastronomique, fut offert avec beaucoup de cordialité, et mangé avec grand appétit. Toute la gente villageoise nous regardait avec bonhomie ; les vaches s'arrêtaient en présence de cette foule qui leur barrait le passage de l'étable, de temps à autre elles beuglaient, sans doute pour engager leurs veaux à prendre patience. Je voudrais que ces lignes allassent un jour au village de Rosières, et que le curé remerciât, pour nous, ses bons paroissiens de l'excellent accueil qu'ils firent à l'ambulance de la presse.

Après une halte d'une heure environ, nous nous dirigeâmes sur Dieulouard.

À peine avions-nous fait quelques kilomètres que nous entendîmes tout-à-coup le bruit du canon et de la fusillade. Ignorant ce qui se passait nous envoyâmes deux éclaireurs à cheval faire une reconnaissance en avant; ils revinrent bientôt et nous dirent que l'on se bat tait dans la vallée de la Moselle.

[...]

Notre ambulance n'ayant qu'un but, celui de soigner les blessés sur les champs de bataille, nous devions naturellement nous diriger en avant, du moment où nous entendions le feu ; mais M. Sée, sans doute pour ne pas exposer notre matériel au hasard de la guerre, fit arrêter notre marche jusqu'à l'arrivée de nouveaux renseignements. Alors M. Habeneck, portant le drapeau de la Société, M. Espérandieu et moi nous allâmes à pied jusqu'à Dieulouard. Arrivés dans cette commune, nous apprîmes qu'un train militaire, composé du 40e , du 14e  et du 20e de ligne, venait d'être attaqué par des batteries prussiennes, en face de Dieulouard, et qu'il était reparti, voyant qu'il n'avait affaire qu'à de l'artillerie, mais non sans avoir tiré quelques coups de feu sur l'ennemi. Les blessés avaient été relevés de part et d'autre, néanmoins, on en avait transporté deux, un français et un prussien, dans l'école transformé en lazaret.

M. Espérandieu, M. Habeneck et moi, nous formions un trio assez étrange ; tous les trois nous avouâmes qu'on ne voyait pas souvent un prêtre catholique, un ministre protestant et un rédacteur de la Marseillaise, marcher de concert vers un même but. Ne pouvant retourner sur nos pas, nous décidâmes d'envoyer quelqu'un auprès de M. Sée pour faire venir nos compagnons.

[...]

En entrant dans l'école nous vîmes M. Bernard, maire et médecin de la commune, en train de panser les deux blessés. Le Prussien avait une cuisse traversée par une balle de chassepot ; le Français avait reçu trois éclats d'obus, dont l'un, resté dans le poumon droit, ne put être extrait. Je m'empressai de donner les secours de la religion à ce pauvre garçon, dont la mort me parut prochaine ; je l'embrassai au nom de sa famille qu'il me pria d'aller voir à Ménilmontant. Trois fantassins l'avaient apporté ; je les fis repartir de suite, de crainte que les Prussiens ne vinssent les surprendre ; il était temps ; dix minutes plus tard, ils devenaient prisonniers de guerre.

Lançon : à Dieulouard
Dieulouard, le 12 aout 1870. En fait, Lançon se trompe, il était à Dieulouard le 13.
CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

Notre ambulance arriva sur ces entrefaites, mais à peine fut-elle campée dans une rue de Dieulouard, que des uhlans, revolver ou sabre au poing, entrèrent demandant nourriture et logement pour mille hommes à pied et cent chevaux. Apprenant que deux blessés se trouvaient dans la commune, leur chef se fit conduire à l'école ; ce misérable entra dans la salle, à cheval, et faillit tomber avec sa monture sur le blessé français. Nous étions indignés d'un pareil manque de convenance ; l'idée d'étrangler ce rustre qui ne respectait pas même ce lieu de douleur, cet asile de la mort, vint à plusieurs d'entre nous, mais il nous fallut ronger notre frein, tout en espérant que le châtiment ne se ferait pas trop attendre.

Lançon : Dieulouard 14 out
CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

Les 1,100 prussiens attendus arrivèrent vers six heures du soir ; leur général ne nous permit pas de continuer notre route sur Pont-à-Mousson. Nous restâmes provisoirement prisonniers. Nous avions laissé nos fourgons dans la rue ; nos chevaux - furent installés dans des écuries ; nos infirmiers campèrent pour la plupart à la belle étoile et nos médecins trouvèrent un abri dans les cabanes du village. Quant à moi, n'ayant point oublié le peu d'allemand que je parlais autrefois, je me mis à la disposition du maire et des paysans pour leur servir d'interprète.

Lançon : l'ambulance prisonnière