Signature d'Auguste Lançon

A. Lançon : Avec l'armée du Rhin

La guerre de 70 : avec l'armée du Rhin

L'Illustration du 13 août :

"La patrie en danger ! Tel est aujourd'hui l'ordre du jour de la politique." C'est par ces mots que s'ouvrait le numéro du 13 août. Il ne contient que trois dessins de Lançon dont le principal annonce le départ de l'ambulance de la Presse, seconde ambulance de la société internationale de secours aux blessés (la Croix-Rouge), dont le Dr Lostalot présente, depuis le précédent numéro, l'organisation et qui vient de quitter Paris pour se diriger vers le front.

Lançon fait allusion à sa rencontre avec le 11e dragons dans la chronique parue dans le numéro daté du 30 juillet

Samedi 6 aout. — La revanche ? Elle est attendue avec des frémissements d'impatience. Les esprits ont la fièvre, les imaginations prennent feu. Chacun attend avec une inébranlable confiance la minute qui va changer ses désirs en réalités triomphantes.

Toute la matinée du samedi se passe à poser partout des points d'interrogation. On parle vaguement d'une éclatante victoire remportée par le maréchal Mac-Mahon. Mais pour qui veut aller au fond des choses, il n'y a rien. Pas de nouvelles !

Au ministère ? Rien.

À l'agence Havas ? Rien.

Dans les journaux ? Rien.

On va ainsi incertain, oppressé, haletant, jusqu'à l'heure de la Bourse, et là, dans cette boule de flots agités, les bruits de victoire vont, viennent, circulent plus rapides, plus multipliés, plus affirmatifs. On veut une victoire, il faut une victoire !

Soudain un éclair s'échappe de cette multitude affamée de nouvelles. Un jeune homme fend cette fourmilière orageuse. Il agite un papier. C'est une dépêche ! C'est une victoire ! Et en une seconde le contenu de cette dépêche est dans toutes les bouches :

« Grande bataille de Mac-Mahon ! Pris quatorze canons. Le prince royal prisonnier. Landau pris. Mac-Mahon couvert de gloire ! »

Et voyez l'électricité des nouvelles ! En un clin d'œil, la rue Vivienne, les rues avoisinantes, les boulevards sont pavoisés. Des drapeaux sortent de toutes les fenêtres. Capoul, reconnu, chante la Marseillaise sur la place de la Bourse. Marie Sass la chante en plein boulevard. Joie universelle ! Délire !

Mais quoi ? se dit-on enfin, et l'on aurait dû commencer par là. Et la dépêche ? D'où vient-elle ? Qui l'a apportée ? Qui l'a signée ? Où est-elle affichée ? Et l'on a beau chercher, fouiller, interroger partout, on n'a pour tout témoignage qu'une feuille volante lancée par un jeune homme inconnu.

Au ministère, crie la foule ! Et une colonne se précipite vers la place Beauvau,

Mais au ministère de l'intérieur M. Chevandier de Valdrôme affirme qu'il n'a rien reçu depuis Wissembourg. Au ministère de la justice, M. Émile Ollivier, qui revient de Saint-Cloud, atteste que le gouvernement n'a reçu absolument aucune dé pêche.

Allons ! c'est décidément une fausse nouvelle.

Et bien vite aux bruyantes manifestations du triomphe succèdent le désenchantement, la confusion, et cet indicible sentiment d'amertume qui nait d'une déception et qui met une douleur de plus, comme un ferment de colère, au fond des âmes !

Une voiture circule sur les boulevards. Elle porte au haut d'une perche un morceau de carton sur lequel on a écrit : — L'auteur de la fausse nouvelle est arrêté !

Bien mince satisfaction ! Qu'importe, en effet ? Le coup est porté, et chacun se demande si Paris, le grand Paris d'autrefois, n'est plus que la risée de l'Europe.

Place de la Bourse, c'est un tollé universel contre l'agiotage et les tripoteurs. — Encore une histoire de Tartare ! Encore des millions maquignonnés à la honte du pays ! Fermons la Bourse ! Plus de bourse pendant la guerre !

Plus de bourse ! Hélas ! ce serait un mécompte de plus car ce serait fermer le marché qui alimente tous les autres. Mais, ce jour-là, l'exaltation et la fureur sont telles, que la bourse est fermée avant l'heure réglementaire.

Aux portes des ministères, mêmes démonstrations, mêmes accusations violentes. Une proclamation du gouvernement annonce aux habitants qu'ils ont été victimes d'une odieuse manœuvre, et que désormais le ministère publiera immédiate ment toutes les dépêches, bonnes ou mauvaises, qu'il recevra de l'armée du Rhin !

Il est bien temps ! Comme s'il n'en aurait pas toujours dû être ainsi ! Comme s'il était possible de faire autrement ! Comme si les nouvelles de nos victoires ou de nos défaites étaient le patrimoine d'un ministre ! Comme si les bulletins de l'armée française n'appartenaient pas à la France entière !

Aussi la foule, à chaque instant grossissante, devient-elle énorme aux abords des ministères. Du boulevard des Italiens à la place Vendôme c'est une mer tumultueuse, poussant dans tous les sens les flots d'une population qui déborde.

Cafés regorgeant de monde, kiosques assaillis par des milliers d'acheteurs, groupes où l'on pérore, citoyens courant aux nouvelles, orateurs critiquant le gouvernement ; tout cela pressé, foulé, allant, venant, dévoré d'anxiété, brûlant de connaître les événements de la frontière, et s'agitant au milieu de je ne sais quelle inexprimable angoisse.

Et que trouve-t-on au milieu de ces foules mouvantes ? Du patriotisme, et le patriotisme le plus généreux, le plus sincère, le plus dévoué.

Mais le ministère, qui t peur de ces masses, qui a peur de ces cris, qui a peur de son ombre, veut à. tout prix se débarrasser de ce rempart vivant, et le voilà qui ordonne de refouler les attroupements. Le patriotisme est-il donc suspect ?

De l'huile sur le feu !

Fautes sur fautes ! Il y avait là, place Vendôme, de la troupe de ligne, de la garde municipale et de la garde nationale. Heureusement, c'est la garde nationale qui a été chargée de faire circuler les groupes. Les citoyens se sont fait comprendre des citoyens et les masses se sont peu à peu dispersées. Chacun se retire, douloureusement impressionné, et chacun se dit encore avec confiance : Demain, sans doute, nous aurons une victoire !

Départ de l'ambulance de la Presse, le 11 aout 1870
Dessin publié dans l'Illustration

Lançon illustrateur de l'actualité - La guerre de 70, le siège de Paris