Signature d'Auguste Lançon

Guerre de 70 : avec l'armée du Rhin

 A. Lançon : Avec l'armée du Rhin

La guerre de 70 : avec l'armée du Rhin

L'Illustration du 30 juillet :

L'Illustration a tenu ses promesses. Dans le numéro du 30 juillet, nombreux sont les dessins et articles retraçant les premiers moments d'une guerre désormais effective. Lançon occupe une place de choix dans ce numéro et y offre une des plus belles pages de ses "Types et physionomies de l'armée du Rhin".
Lançon poursuit-il son oeuvre de journaliste ? C'est probable. Dans ce numéro, les correspondances du front ne sont pas signées mais les dessins renvoient au texte de la page 102. A voir le lien direct entre les dessins et l'article, on peut penser que Lançon n'est pas étranger à plusieurs paragraphes de ce texte.

Dessin également attribué à Lançon selon le sommaire semestriel de l'Illustration

NOS CORRESPONDANCES

Metz....

Je vous envoie mes notes écrites ici, ou là, un peu partout et bride abattue. Vous vous en tirerez comme vous pourrez...

Vous connaissez Metz, une ville formidable, je devrais dire un camp. Les hôtels, les gargotes, les moindres coins y sont pleins d'officiers. On ne voit que cela dans les rues. Des soldats partout, ce qui va comme un gant à cette brave ville. On se sent tout chose, en la parcourant. On entre à Metz avec sa taille ordinaire, et puis, au bout de quelque temps, dans ce milieu qui sent la poudre, ou a grossi, on a grandi, la terre ne peut plus vous porter. Positivement, il semble qu'on soit haut comme la colonne Vendôme. Appelez-mm Chauvin, si vous voulez... Ne l'êtes-vous pas aussi ?... C'est dans le sang.

Ah ! quelle place-forte ! Et comme c'est conditionné. Il faut la voir avec sa ceinture de remparts bastionnés, ses fossés profonds et larges, ses portes, elle en a sept ; c'est Thèbes, pas l‘Égyptienne, l'autre. Et tous ses forts, le fort Belle-Croix, le fort Moselle, le fort des Carrières, le fort du mont Saint-Quentin, le fort Saint-Julien, le fort de Queuleu !... Ah ! ma belle ville guerrière ! Je vous dis que c'est à en devenir amoureux.,.

Deux camps sont établis des deux côtés de Metz, l'un au Ban-Saint-Martin (4 régiments de ligne, un bataillon de chasseurs), l'autre au polygone (quatre ou cinq régiments de ligne, une batterie d'artillerie et un bataillon de chasseurs).

Le Ban-Saint-Martin est un polygone irrégulier, bordé de grands arbres ; boulingrin rasé de près par le soleil. Le fort Saint-Quentin et le fort des Carrières le dominent. L'emplacement est moucheté de tentes qui vont et qui viennent. On pose les unes, on enlève les autres ; c'est un mouvement incessant. J'y ai vu ce matin arriver un régiment. Je vous assure que l'installation n’a pas été longue. Cela connaît notre piou-piou si vif, si alerte. En un tour de main, l'ordre s'est fait dans le désordre. Voilà chaque objet a sa place, bon ! Maintenant, aux choses sérieuses! La chose sérieuse, vous m'entendez bien, c'est la soupe, et après la soupe, le café. Un trou dans la terre, dans le trou quelques branches, une allumette, et cela flambe, cela bout ; c'est fait, c‘est avalé...

On arme aussi en ce moment le fort Saint-Julien. J'ai été voir cela, non sans peine, car facilement on vous regarde de travers ici, quand vous ne portez pas l'uniforme. Mais cela se comprend, les espions... vous savez ? Les Prussiens ne s'en font pas mourir...

Le fort est à plus d'une lieue de Metz.

On sort de la ville par la porte qui donne du côté du polygone. La route qui conduit au fort est poudreuse et monte toujours. Elle est bordée de vignes, de vergers. Les paysans sont à lier leurs vignes, comme si elles ne couraient aucun danger. Au fait, ils ont raison. Nos soldats ne sont-ils pas là ? Et puis ils ont leurs fourches, leurs vieux fusils. Enfin, ils ont confiance, et c'est bon signe. Les Prussiens... ils en mangeraient. Ils ne se font pas tirer l'oreille pour le dire.

Le fort Saint—Julien occupe une position dominante qui commande toute la campagne au nord-est de Metz. À part la caserne, qui se trouve du côté et en vue de la ville, il est achevé. Vous savez qu'il a été commencé en 1868. Journellement, aujourd'hui, on y amène des pièces de siège et de campagne, des obusiers, tout le matériel d'un fort. On le meuble enfin. Les canons sont dans les embrasures. Il n'en a pas l'air plus méchant pour cela, mais méfiez-vous tout de même. C'est le lion couché sur le ventre, qui baille nonchalamment au soleil, en attendant l'heure du dîner ; mais, en baillant, il montre les dents...

*
*     *

Sierck.....

Je n'ai fait que passer à Thionville. Rien à y voir. Un camp d'artillerie et le 3e dragons, à deux kilomètres de la ville, du côté de la gare, et rien de plus.

Tout est cher de ce côté-là. Les approvisionnements ne peuvent pas se faire, il n'y a plus ni sucre, ni sel, ni épices, ni légumes ; l'armée a tout consommé. À Sierck, on ne mange que du poisson. La Moselle est à deux pas, et si basse ! c'est une bénédiction. On y fait une certaine matelotte à la moutarde que je vous dis que le diable en prendrait les armes, dirait Dumanet. Et le vin donc ! autant avaler des lames de sabre.

De ce côté on est en plein pays de guerre. Toute la journée, et la nuit mêmement, on fait des patrouilles de Thionville à la frontière. J'en ai rencontré une près de Sierck, du 11e dragons, chevauchant bravement, l'œil au guet, le fusil sur la cuisse. Ce qui n'empêchait pas le petit mot, pour rire. De la douane, à deux kilomètres de Sierck, on voit de temps en temps passer des vedettes prussiennes.

Alerte ici, et alerte là. Il y en a en une à Sierck, assez drôle. Tout à coup retentit un bruit de fers de chevaux battant le pavé. Ce sont les Prussiens. Comme vous pouvez le penser, grand émoi. On s'arme, on se prépare à. repousser vigoureusement l'agresseur. On regarde. L'ennemi... six Prussiens. Et où cela ? Devant la gendarmerie ! C'étaient des déserteurs. On les a tout de même mis dedans, car enfin, un déserteur, un espion, voulez-vous, s’il vous plaît, me dire à quoi cela peut se reconnaître au premier abord ?

Voilà comme l'on vit ici. Et quel mouvement ! Quel va et vient ! À Rustrof, près de Sierck, il y a un immense couvent, où quatre cents jeunes filles des meilleures familles de France et de l'étranger font leur éducation. Chaque jour il s'en échappe quelques—uns de ces jolis oiseaux qui partent il tire d'ailes. Bientôt la volière sera vide. Ce ne sont que voitures roulant, pleines de cartons, de malles. On voit aussi passer des charretées de Prussiens, hommes, femmes, enfants qui, la tête basse, se dirigent du côté de la Prusse.

Pourquoi si contrits !

Ah ! voilà, c'est qu'il parait qu'en ce moment Martin-Bismark ramène un peu rudement ces pauvres Prussiens au moulin. Lisez au quartier.

*
*     *

Forbach….

Aller et venir, tel est mon lot. Je suis allé, je suis revenu. Et maintenant, me voilà reparti. Espérons que je reviendrai.

Oui, j'ai pris hier soir le train de Forbach. Dans le parcours, nous avons devancé plusieurs longs convois d'infanterie, croisé des trains redescendant à vide comme des flèches pour remonter bientôt, pesamment chargés.

Dans toutes les gares, les populations attendent le passage des convois, avec des provisions de toutes sortes. Grande déception, si le train leur brûle la politesse ; mais s'il s'arrête, quelle joie ! On s'empresse, on se multiplie. Brocs de vins d'un côté, baquets pleins d'eau et d'eau-de-vie, de l'autre du pain, en veux-tu ? en voilà ; sans oublier le nanan, le fin morceau de lard ! Tout le monde court le long du train ; hommes, femmes, vieillards, les jeunes et les vieux, même les bébés ; les corbeilles passent de main en main, les bidons se remplissent. Chacun a sa petite provision. Puis un coup de sifflet, en avant, et à un autre ! J'ai vu cette scène à Pont-à-Mousson. Je l'ai vu à Rémilly, et ma foi ! pourquoi ne l'avouerais-je pas ?... je me suis surpris m'essuyant les yeux...

J'ai lu ici certaines histoires publiées dans les journaux sur Forbach, Sarrebruck, etc. Toutes plus fausses les unes que les autres. D'ailleurs, une erreur est si facile à commettre, dans cetemps où les nouvelles s'écrivent à la vapeur, comme se font toutes choses. Hier encore, ici, deux hulans sont vus sur la route, en face de Sarrebruck, accompagnant une voiture. Les chevaux de la voiture, ceux des hulans sont confondus dans la poussière ; deux lances dominent ce nuage, qui est un tourbillon. En voilà assez pour faire croire à une avant-garde ennemie. D'où tohu-bohu, branle-bas de combat. La gendarmerie part, éclaire la chose, et les puissants navires redeviennent bâtons flottants sur l'onde.

Si je m'étais pressé, quel beau canard je vous aurais envoyé, pourtant !...

*
*     *

Metz....

Je rentre à Metz. Quoi de nouveau ? Et vous ? On s'interroge ; on veut savoir et l'on ne sait rien. Il en faut prendre son parti.

En attendant, la ville est calme, comme on l'est à la veille des grands événements. Plus d'encombrement dans les rues. Les officiers font leurs derniers préparatifs. A dix heures du soir tous les cafés sont vides.

Dans les camps, les soldats mènent leur petit bonhomme de train de vie ordinaire. On cuisine à la douce. Ceux qui ne sont pas de corvée rôdent nonchalamment en quête, pour se coucher, d'un peu d'ombre et... d'herbe. Ou bien ils vont pêcher à la main dans les marais situés entre la rivière et le camp. L'exercice est peut-être amusant, mais à. coup sûr il manque de propreté. Il faut voir dans quel état le troupier sort de cette bouillie ! Mais quoi ! il y a aussi là une question de marmite. Et puis, la grande cuvette est à deux pas, la Moselle ; on peut s'y laver, et, par ce soleil implacable, le soldat ne s'en fait pas faute.

Autre chose. On prépare ici l'hôtel de la préfecture, pour recevoir l'Empereur que l'on attend. On vient d'afficher sa proclamation. Foule immense comme l'enthousiasme, je n'ai pas besoin de l'ajouter...

Lançon illustrateur de l'actualité - La guerre de 70, le siège de Paris