Signature d'Auguste Lançon

 Auguste Lançon : Avec l'armée du Rhin

La guerre de 70 : avec l'armée du Rhin

Dans son numéro daté du 9 juillet 1870, l'Illustration posait cette question : "La couronne d'Espagne est-elle donc destinée à être une couronne d'épines pour la France ? L'histoire est là pour répondre à cette question."
L'histoire a répondu dans un sens qui ne fut pas favorable à la France : quinze jours plus tard, c'est la guerre.
Pour l'Illustration, l'emploi des dessins devient une arme commerciale. Il s'agit de faire vivre la guerre aux lecteurs au plus près des armées. Auguste Lançon et les autres dessinateurs de l'hebdomadaire sont vite mis à contribution. Et ils se voient donner directement la parole...

L'Illustration du 23 juillet :

À NOS LECTEURS,

L’émotion qui enfièvre les esprits dit assez combien chacun est frappé de la grandeur des événements qui se préparent.

Les deux premières nations militaires du monde vont se trouver en présence ; un million de combattants vont entrer en lice ; et l’emploi de moyens de destruction inconnus jusqu’à présent donne à ce duel gigantesque un caractère que l’on chercherait en vain dans l’histoire des guerres antérieures.

Traduire avec vérité ce caractère particulier, mettre en relief d’une manière saisissante ces aspects nouveaux de la guerre actuelle, tel est le but que se propose l’Illustration, et que, mieux que toute autre publication, elle est à même d'atteindre.

Seul journal illustré politique, l’Illustration a seule le droit d’aborder toutes les questions, tous les événements, et d’en rendre compte d’une manière complète : grâce au développement donné à son cadre, elle est certaine de ne laisser à l’écart aucun détail intéressant.

Dès la première nouvelle de la possibilité d’un conflit, l’Illustration s’est empressée d’envoyer des correspondants sur tous les points importants. Pendant toute la durée, des hostilités, nos dessinateurs ne cesseront d'accompagner les différents corps d’armée, et de nous fournir les informations les plus authentiques et les plus rapides.

Des cartes, des plans dressés avec le plus grand soin, permettront au lecteur de suivre les mouvements de troupes et les opérations militaires, en même temps que nos gravures lui donneront représentation fidèle des faits.

En un mot, l’Illustration sera pour la guerre qui se prépare ce qu’elle a été pour celles d’Italie et de Crimée, l’histoire écrite et dessinée des événements.

Dès le 17 juillet, Lançon, devenu correspondant spécial de l'Illustration, est à Metz. Un article simplement signé "L." accompagne son premier dessin de guerre.

Lançon : concentration des troupes à Metz
L'Illustration, 23 juillet 1871

NOS CORRESPONDANTS

Metz, le 17 juillet.

Au lieu d’arriver à Metz à 4 heures. je ne suis entré dans cette ville qu’à 9 heures ce matin. Une fois dans la salle d’attente, à Paris, on est en plein branle-bas de guerre ; la voie est encombrée de troupes, cavalerie et infanterie, la cavalerie surtout dans un décolleté impossible. Les cavaliers couchent en partie dans les wagons avec les chevaux. Toutes les coiffures sont d'ordonnance, depuis le bonnet de police, le casque à mèche, jusqu‘au chapeau de paille parapluie. Dans la salle d’attente, peu ou point de commerçants, beaucoup d'officiers et d'officiers mariés. Ces-derniers, quand on appelle les voyageurs, restent en arrière pendant que le flot pressé s’écoule. Les femmes, en les embrassant, n’ont pas l’air de les voir partir de bon cœur. Tout le long de la route nous avons rencontré des trains remplis de soldats silencieux, fatigués et entassés dans des wagons de troisième classe et de marchandises.

Metz est rempli de troupes. À mesure qu’elles arrivent, elles campent un instant sur les glacis et reprennent le chemin de fer du côté de l’extrême frontière.

C'est le seul dessin de caractère que je puisse vous envoyer aujourd'hui ; c'est d’ailleurs l'aspect qui se répète sur tous les bords de la ville.

J’aurais bien continué en arrivant du côté de Forbach, mais cela ne m'a pas été possible ; il n’y a qu’un train qui marche encore dans cette direction, et que je dois prendre à 4 heures 40 m. pour m’arrêter à Saint-Avold, où il doit se former un camp assez considérable. En venant ici j'étais avec le 4e et le 5e chasseurs à cheval qui s'y rendait avec deux régiments de dragons.

J'ai vu, ce matin, au Journal de Metz, un homme venant de Sierck, qui a raconté comment a eu lieu le malentendu de l‘entrée des Prussiens. Il est vrai qu'à cet endroit-là, et du côté de la frontière française, près de Sarrebruck, on a vu rôder des uniformes prussiens, mais c'étaient des déserteurs, je le tiens d'un capitaine du 3e dragons qui vient de ce côté.

Quand commencera-t-on ? Quand pourra-t-on faire des dessins de combat, je n’en sais rien. Ici, tout est calme. Aujourd'hui dimanche, les gens de Metz vont voir les soldats campés, comme on va les voir au camp de Saint-Maur.

Le maréchal Bazaine est arrivé aujourd’hui. Dans le train qui m’a amené, il y avait beaucoup de Saint-Cyriens, ceux de première année allant en congé de quinze jours, ceux de deuxième allant rejoindre un corps avec leurs vêtements de l’école, mais ayant remplacé l’épaulette de laine rouge par celle de sous-lieutenant…….

L.

Les aventures de Lançon avec l'armée du Rhin tourneront vite court. Il rentre à Paris début août mais pour mieux repartir. L'Illustration participe pleinement à l'élan patriotique. Avec d'autres journaux, l'hebdomadaire contribue financièrement à la constitution d'une ambulance de la société de internationale de la Croix-Rouge, la seconde, dite l'"ambulance de la Presse". Lançon sera son envoyé spécial au sein de cette ambulance es qualité de dessinateur.

Il part de Paris avec l'ambulance le 11 aout et reviendra à Paris le 4 septembre après la défaite de Sedan et la chute de l'Empire.

Lançon a dans ses bagages de multiples dessins et croquis de scènes vues dont l'Illustration commence aussitôt la publication. Un texte de Théophile Gautier viendra couronner leur puissance et leur force sous le titre "études rétrospectives" et consacrera le talent de Lançon.


Lançon illustrateur de l'actualité - La guerre de 70, le siège de Paris