Signature d'Auguste Lançon

 Auguste Lançon : Études rétrospectives par Théophile Gautier

Tableaux de la guerre

Études rétrospectives par Théophile Gautier

Il ne s'agit pas ici de batailles officielles, avec un état-major piaffant autour du vainqueur et quelques morts de bon goût faisant académie au premier plan, le tout se détachant sur un fond de fumée bleuâtre, pour éviter au peintre la peine de représenter les régiments. Ce sont de rapides croquis, dessinés d'après le vif sur un carnet de voyage, par un brave artiste, à la suite d'une ambulance. Pas un objet qui m'ait été vu, pas un trait qui ne soit sincère. Aucun arrangement, nulle composition. C'est la vérité dans son horreur imprévue, dans sa sinistre bizarrerie. De telles choses ne s'inventent pas. L'imagination la plus noire n'irait pas jusque-là. L'artiste à qui l'on doit ces dessins, M. Lançon, est un naïf. Il fait bonhomme, comme on dit dans les ateliers, c'est-à-dure qu'il ne recherche ni le style, ni la tournure, ni le chic à la mode. Il rend ce qu'il voit, rien que ce qu'il voit, et, comme un témoin, il raconte les faits en termes brefs et précis. On peut se fier à lui. Il y a dans ces esquisses sommaires une qualité remarquable : le sujet y est toujours attaqué par la ligne caractéristique. Les détails peuvent manquer ou n'être indiqués que par un trait hâtif, mais l'important y est, et l'impression en résulte profonde et certaine.

Nous allons feuilleter avec vous l'Illustration, et regarder ces images si vraies de l'affreuse chose qu'on nomme la guerre.

Voici « la bataille de Mouzon. »

Bataille de Mouzon

On voit se développer un vaste horizon, si vaste que la bataille y disparaît presque. Dans le fond de la vallée, la Meuse déroule ses sinuosités. Le revers des collines est couvert par les bois de Mouzon, et le bois de Failly occupe les dernières pentes. Les Trois-Fontaines sont vers la droite, et les premières maisons de Villemontry forment le premier plan avec leurs clôtures de haies et leurs vergers. On dirait qu'il n'y a personne. Mais du flanc des coteaux, du milieu des feuillages s'élèvent des fumées semblables à des feux de pasteur. Ce sont les bombes des Prussiens qui incendient les bois. Cette autre petite fumée traversée d'éclairs indique les batteries françaises, et là-bas, près des Trois-Fontaines, une rangée de nuages blancs à ras de terre, les batteries ennemies. En regardant bien le long des bois, on distingue des files de points noirs ressemblant à des fourmis : ce sont les combattants. Sur le devant un obus éclate dans les arbres. La nature, impassible et sereine, ne paraît pas dérangée de cette lutte furieuse. Son sein profond va bientôt s'ouvrir pour les morts des deux nations.

Voilà bien l'aspect général d'une bataille vue à distance, comme il convient pour en saisir l'ensemble ; mais le combat fini, si l'on se rapproche, quel horrible spectacle ! Nous prenons sans choisir parmi les croquis de M. Lançon, —un coin du champ de bataille de Bazeilles. — Tout le premier plan se compose d'un champ rayé de sillons égaux par la charrue, bordé d'arbres derrière lesquels on aperçoit des maisons et des pétillements d'incendie dont la fumée noire déploie dans le ciel ses ailes sinistres.

Effet d'un coup de canon

Sur la terre gisent sept cadavres à la file, avec les poses étranges de l'agonie subite ; les mains crispées et tendues en avant, mouvement instinctif du corps déjà abandonné par l'âme et dont les doigts cherchent à se raccrocher à quelque chose, se sentant glisser dans l'abîme noir de l'éternité. Chacun est tombe selon le hasard de sa blessure, les uns sur le dos, les autres sur le flanc ou la face contre le sol ; les sacs, les chassepots, les képis roulant çà et là. L'aplatissement de la mort les colle comme des découpures sur cette terre qui va bientôt les reprendre. Un seul coup de canon en écharpe a fait tout ce ravage et tué les sept braves qui gardent encore leur rang Le premier de la file n'avait aucune blessure, il avait été asphyxié et comme foudroyé par le passage du boulet. Rien de plus sinistre et de plus tragique que ces corps couchés sur le sillon comme des épis fauchés.

Au fond, l'on aperçoit des fourgons attelés et montés par des artilleurs prussiens. Ce croquis, développé et peint dans son âpre vérité, ferait un beau tableau, d'une nouveauté terrible.

L'aspect de la route entre Mouzon et Bazeilles
Ce dessin est en fait le seul figurant dans le numéro où paraît le texte de Théophile Gautier.

L'aspect de la route entre Mouzon et Bazeillesmontre la guerre sous son côté lugubrement hideux. Un convoi a été arrêté dans sa marche par la canonnade ennemie, et c'est un épouvantable pêle-mêle de charrettes brisées, de soldats morts, de chevaux couchés sur le flanc, répandant leurs entrailles en cascades, lançant la suprême ruade de l'agonie ou déjà gonflés. Les chevaux dans la mort prennent un aspect spectral et fantastique. Pauvres bêtes innocentes, que l'homme associe à ses fureurs, à ses périls, et qui n'y comprennent rien, et qui tombent avec une résignation morne près de leurs maîtres farouches. Ces victimes de nos sanglantes folies ajoutent à la tristesse et à la désolation des champs de bataille. Souvent, le combat fini, on voit ceux dont les cavaliers sont morts, se réunir et se presser en un groupe effaré de l'effet le plus sinistre.

Transport des morts par les Prussiens

Décrivons le Transport des morts par les Prussiens. Les dernières lueurs du crépuscule vont s'éteindre sous des zones de nuages que ponctuent de leurs noires virgules de hideux vols de corbeaux ; des Prussiens, coiffés de leurs petites casquettes plates, portent les morts sur un brancard formé de quatre bâtons, dont chaque soldat, gardant son fusil sur l'épaule, tient un bout avec les deux mains ; ce frêle cadre suffit. La rigidité cadavérique qui envahit si promptement les hommes frappés de mort violente, empêche les corps de ployer ; ils restent raides comme des pièces de bois, appuyés de la nuque et des talons aux bâtons transversaux. La lugubre procession se continue jusqu'à la ligne du ciel, découpant de sinistres silhouettes sur les lividités du soir.

Dans les teintes grises du terrain bossué par les fosses recouvertes à la hâte, on distingue des espèces de petits monuments d'un aspect singulier. Près d'un casque à pointe et d'un uniforme est fichée en terre une épée, dont la poignée rappelle une croix funéraire. L'officier chargé de constater les morts passe, prend note du numéro matricule gravé sur le sabre et de la carte cousue à la tunique ; et rien de plus facile alors que de dresser la liste des pertes du régiment et de répondre avec certitude aux questions des familles éplorées. Ces Prussiens sont vraiment des gens pratiques ! Ils n'oublient rien. Quand la tuerie a été plus considérable, les morts allemands et les morts français sont enterrés pieds contre pieds, rangés sur deux lignes au fond de la fosse légèrement recouverte de terre. M. Lançon a fait d'une de ces fosses encore béantes un dessin à glacer le sang dans les veines. Hélas ! cet acharnement, ces fureurs, ces blessures monstrueuses, ces torrents de sang versé, tout cela pour dormir ensemble dans le même sillon !

Nous parlions de blessures monstrueuses : un croquis de M. Lançon représente un pansement dans une église transformée en ambulance.

Un pansement

Une balle avait vidé les deux yeux de l'infortuné qu'on voit étendu sur un brancard, entre les mains des chirurgiens et des infirmiers; une autre balle lui avait fracturé le crâne, et par la fêlure sa cervelle coulait ; en cet état, il s'était traîné vers l'ambulance, guidé au son des voix, Eh bien ! cet homme aveugle, la cervelle à nu, parlait, marchait, mangeait ; il n'a pas succombé à ses affreuses blessures, il est peut-être guéri maintenant; il vivra, mais dans une nuit où ne poindra jamais l'aurore.

Incendie de Bazeilles
Combats dans les rues de Bazeilles

Nous n'insisterons pas sur les combats dans les rues de Bazeilles. Ce n'est plus la guerre, c'est la tuerie, c'est l'extermination avec toutes Ses horreurs. Les cannibales ont au moins l'excuse de manger leurs ennemis, ce qui donne à l'égorgement un but utile et pratique. De tous les côtés, les obus éclatent, les murs croulent, les toits s'effondrent, et les cadavres s'écrasent sous les décombres, dans des mares de sang. Attila et ses hordes ne devaient pas procéder d'une autre façon, et même on peut dire que la perfection mathématique du massacre ajoute encore au dégoût qu'il inspire. Quelle honte de voir les moyens d'une civilisation extrême appliqués au service d'une telle sauvagerie !

Lançon : Un convoi d'habitants de Bazeille condamnés à mort par les Prussiens

Quoi de plus navrant que ce dessin, représentant les habitants de Bazeilles menés au supplice pour crime d'avoir défendu leurs foyers ? En tête du funèbre cortège figure un forgeron athlétique, capable de fendre d'un coup de marteau l'enclume de Vulcain, et qui a tué neuf Prussiens pour sa part. Des nœuds de corde se replient sur ses bras musculeux ; il marche la tête haute, sans regret, — sa mort est vengée d'avance, — ce héros obscur dont l'histoire ne recueillera sans doute pas le nom. Dans la file se trouve une femme qui a fait le coup de feu. Héroïne, elle sera traitée en héros, — fusillée. — Par un raffinement de cruauté ironique, la musique accompagne ceux qui vont mourir, et les sanguinaires mélomanes leur jouent peut-être une marche de Wagner.

L'ambulance dans l'église de Mouzon

Un des plus curieux dessins de M. Lançon est l'ambulance dans l'église de Mouzon. On comprend, sans que nous ayons besoin de le dire, l'effet rembranesque de ces nefs obscures, de ces chapelles où brillent vaguement des orfèvreries, et de ces lampes dont les lueurs tremblantes tombent sur les grabats des blessés étendus au pied des piliers massifs. L'un de ces blessés appartient à cet escadron de cuirassiers qui a exécuté à la bataille de Reichshoffen cette charge de géants, renouvelée trois fois, qu'eussent admirée les cuirassiers de la Moskowa et de Waterloo. Eh bien, ce vaillant, ce héros, que n'épouvantaient pas la mitraille et les boulets, qui s'était plongé en souriant au milieu de la fournaise, avait peur comme un enfant, le soir, dans cette église ; peur de quoi ? de l'ombre, du silence, des apparences fantastiques accroupies aux recoins obscurs, des petits souffles qui passent comme des chuchotements de l'invisible, des morts endormis sous les dallés, des palpitations et des grésillements des lampes, du léger bruit de pas du divin Maître faisant sa ronde. L'horreur sacrée du lieu envahissait cette âme intrépide, et comme il était trop grièvement mutilé pour qu'on le transportât ailleurs, il suppliait qu'on lui laissât au moins autour de lui quelques blessés pour lui tenir compagnie et le rassurer.

Théophile Gautier.


Lançon illustrateur de l'actualité - La guerre de 70, le siège de Paris