Signature d'Auguste Lançon

Auguste Lançon - Dessins de guerre 1

Dessins publiés le 17 septembre 1870

Théâtre de la guerre

Nos gravures

Si le premier devoir d'un général, après la bataille, est d'enterrer ses morts, la première pensée de la presse doit être d'écrire pieusement le récit de cette terrible campagne qui a vu disparaître une armée française, sans porter aucune atteinte au courage de nos soldats. Notre défaite offre, en effet, ceci de particulier, que l'héroïsme de nos régiments est admiré même de l'ennemi qui les a vaincus. Tout a pu conspirer contre eux, le désordre, le nombre, l'impéritie des chefs, mais la valeur du soldat est restée intacte, et l'épitaphe qui couvrira cette immense hécatombe pourra dire : Ils sont morts en braves !

L'Illustration ne laissera passer aucun des grands souvenirs de cette campagne sans lui consacrer une page et des dessins. Cette tâche nous sera aujourd'hui d'autant plus facile que nos deux correspondants spéciaux, MM. Gaildrau et Lançon, sont heureusement de retour à Paris, sans avoir en à souffrir de nouvelles mésaventures.

Le flot des évènements et des batailles les a tour à tour portés du camp français au camp prussien. Les péripéties de cette odyssée n'ont pas été, on le comprend, sans souffrances ni sans dangers. Mais du moins ce va-et-vient a permis à nos deux courageux artistes de tout voir, de tout observer, de tout reproduire sur leur album, et nos lecteurs peuvent compter que l'illustration puisera dans cette riche collection assez de documents pour mettre sous leurs yeux les grands actes et les principaux incidents de ces journées mémorables.

Les dessins que nous publions cette semaine prouvent que nous ne faisons pas ici une vaine promesse, et nos prochains numéros présenteront au moins le même intérêt.

Passage de l'armée française 
			au Chêne

Passage de l'armée en Chêne.

Notre dessin du passage de l'armée au Chêne permet au lecteur de se représenter l'aspect qu'ont offert pendant un mois tous ces villages, tous ces bourgs, traversés tour à tour par les Français et les Prussiens. Fantassins, cavaliers, artilleurs, tout s'engouffrait dans la pauvre petite localité, en si grande foule, que tout mouvement devenait presque impossible. Et si par hasard un engagement avait lieu dans une localité, le tableau, après le départ des combattants, devenait plus émouvant encore. '

Il a été donné à nos correspondants de voir bien souvent des villages où l'on s'était battu. Quel pêlemêle ! Morts, blessés, chevaux, chariots, fusils, sacs, sabres, képis, casques, ceinturons, portefeuilles, lettres, baïonnettes, tout roulait sens dessus-dessous dans les chemins, dans les cours, le long des maisons. L'image d'une ruine complète ! Ah ! l'horrible chose que la guerre !

Bataille de Mouzon : premier engagement
Bataille de Mouzon

Bataille de Mouzon.

En voyant notre dessin, le lecteur pourra être tenté de s‘écrier : Qui dirait qu'on livrait là une grande et décisive bataille ?

C'est qu'en effet, avec l'armement actuel, qui n'a pas assisté à un combat entre deux armées ne peut s'en rendre compte. Vous cheminez, je suppose, au fond d'une vallée, tout à coup, à perte de vue, vous voyez poindre de petits flocons de fumée blanche, et vous entendez de sourdes détonations. C'est l'artillerie qui engage la lutte. Où ? comment ? dans quelles conditions ? avec quelles forces ? Vous ne voyez rien. Mais, à cette distance, les hommes n'en tombent pas moins par milliers, et chacun voit combien a été désastreuse déjà la première campagne de cette horrible guerre !

Incendie de Bazeilles
Combats dans les rues de Bazeilles

Bazeilles.

Effaçons ce navrant souvenir ; il ajoute à l'histoire de l'empire sa page la plus honteuse. Mais voyez combien est douloureuse l'histoire que nous écrivons. Si de la capture de l'empereur nous revenons au champ de bataille, nous arrivons à la fin de la journée, au village aujourd'hui tristement historique de Bazeilles.

Vous le voyez, ce village. Plus une maison debout ; plus un habitant qui survive ! Les Prussiens y ont mis le feu, et dans cet incendie dévorant, ils ont tenu à coups de fusils toute la population renfermée. Maisons, habitants, animaux, tout est resté dans la fournaise ; elle était si ardente que longtemps après l'incendie, les Prussiens en entrant dans le village étaient obligés, comme on le voit par notre gravure, de s'abriter contre la réverbération des maisons encore brûlantes.

Effet d'un coup de canon

Effets d'un boulet de canon

Nous avons tenu à montrer, par des peintures fidèles, les effets foudroyants des armes nouvelles que la science a mises de notre temps entre les mains du soldat. Qu'on juge des ravages que peut produire un boulet qui porte à dix kilomètres 

Notre dessin qui porte pour légende Effet d'un boulet, montre par un seul fait l'épouvantable trouée faite par un de ces projectiles. Les soldats que le lecteur voit couchés morts dans un champ, près d'un village en flammes, s'avançaient en tirailleurs contre l'ennemi. Un boulet passe ! Les neuf tirailleurs sont par terre ! Et voyez dans quelles conditions. Parmi ces neuf malheureuses victimes, deux n'avaient que des contusions sans aucune gravité. Le passage foudroyant du boulet avait suffi pour les renverser et leur donner la mort.

Que l'on calcule maintenant le nombre des pièces d'artillerie que les deux armées ont mises en lignes, que l'on ajoute à l'artillerie l'effet de 500 mille fusils à aiguille portant à. mille mètres, et l'on pourra se rendre compte des pertes effroyables subies par les deux armées.